Étude approfondie des Pensées
d'après Jean Mesnard

1. LES PENSÉES SELON L’ORDRE DE PASCAL

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Les éditions traditionnelles reposaient sur l’idée que Pascal, à sa mort (en 1662), avait laissé dans le plus complet désordre les fragments qui furent publiés sous le titre de Pensées et qui se rapportent pour la plupart à une Apologie de la religion chrétienne contre les « libertins ». L’impression du désordre est en effet celle qui ressort de la consultation du fameux recueil sur les pages duquel ont été collés ces fragments.
De ce préjugé se déduisaient deux conséquences principales:

1° chaque fragment était à interpréter isolément, les relations éventuelles des uns avec les autres ne pouvant apparaître qu’après coup
;

2° l’éditeur devait opérer lui-même le classement, en utilisant des divisions, soit arbitraires, soit fondées sur des indications laissées par Pascal ou par ses contemporains concernant le plan qu’il entendait suivre.


Il est maintenant bien établi que le désordre de l’Original est tardif et qu’une
Copie ancienne des Pensées, postérieure de peu à la mort de Pascal, a été effectuée alors que les fragments étaient encore classés. Pascal, en effet, n’avait pas laissé ses papiers en désordre; il les avait groupés pour la plupart en dossiers constitués par des liasses, chacune d’elles retenue par un fil passé au travers des morceaux de papier.


La
Copie distingue autant de groupes de textes qu’il existait de liasses (certains groupes se réduisant toutefois à une simple feuille ou à un petit cahier).
La répartition des fragments n’est donc pas moins objective que le texte. Elle est suivie strictement par l’édition Lafuma (Seuil, coll L’Intégrale).


Une nouvelle méthode s’impose dès lors pour l’étude des
Pensées:

1° chaque fragment est à considérer en fonction d’un contexte qui permet d’en préciser le sens
;
2° le classement est une donnée à interpréter au même titre que le texte.

[…]


Ce n’est pas là le seul enseignement que l’on puisse tirer de la table des matières. Les titres y sont disposés sur deux colonnes, l’une comprenant les dix premiers, l’autre les suivants. Il n’est pas malaisé de reconnaître la distinction des deux parties de l’
Apologie telle que Pascal l’opère lui-même à plusieurs reprises (no 12° 780-781): la première préparatoire (ou morale), consistant à susciter chez l’interlocuteur des dispositions favorables, la seconde démonstrative (ou théologique), apportant les preuves de la religion.

La première partie, comme l’indique le n° 12, se subdivise à son tour en deux. Il s’agit d’abord de montrer que la religion est
vénérable (« parce qu’elle a bien connu l’homme »), puis aimable (« parce qu’elle promet le vrai bien »).

Après le chapitre-clef I, on distinguera donc
:

1° les ch. II à VII, consacrés au problème de l’homme et suivant une progression dialectique
:

II à V
Misère (le titre du ch. III peut s’étendre à tout cet ensemble)
VI
Grandeur (thème déjà introduit au ch. V: voir n° 106)
VII
Contrariétés (tenant à l’impossibilité de concilier humainement misère et grandeur)

2° les ch. VIII à X, consacrés au problème du souverain bien (ou du bonheur)
:

VIII
Divertissement (ou la recherche du bonheur chez l’homme en général)
IX
Philosophes (devant le problème du bonheur: surtout les stoïciens)
X
Le Souverain Bien (qui ne peut résider que dans la possession de l’infini, c’est-à-dire de Dieu).

On notera, en tête du n° 148, le sous-titre
Seconde Partie (sous-entendu: de la Première Partie).

La seconde partie proprement dite ne se laisse pas analyser d’une manière aussi rigoureuse. Après le chapitre-clef XI, on peut distinguer
:
[…]


II. LES GRANDS THÈMES DES PENSÉES


Il est de bonne méthode d’envisager dans les
Pensées les grands thèmes qui s’y développent, souvent associés à un mot auquel Pascal a donné une plénitude de sens inconnue avant lui (misère, grandeur, divertissement, ordre, figure, cœur, Dieu caché, etc., ou encore, moins amplement développés, mais non moins riches, tyrannie (n° 58), principes, etc.). Pour cette étude, on pourra s’aider de l’Index de l’éd. Lafuma, p. 642644, en s’efforçant de lui donner le complément qu’il requiert. Voici quelques éléments de méthode.

Deux situations peuvent se présenter.

Ou bien le thème se développe à une étape précise dans le mouvement des
Pensées (c’est le cas, par exemple, du divertissement qui occupe le ch. VIII), ou bien il reparaît de place en place, comme une sorte de leitmotiv musical (ainsi l’idée du Dieu caché). Il existe d’ailleurs bien des situations intermédiaires.

Lorsque le thème donne lieu à un ample exposé, il faut tirer parti de toutes les ressources offertes par le classement de la
Copie pour le cerner avec la plus grande précision. On verra ainsi, par exemple, que dans le couple Misère/grandeur, les deux termes ne s’opposent pas comme dans une banale antithèse, mais comme exprimant la double face d’une même réalité: l’homme est misérable en ce que son aspiration à la vérité, à la justice, au bonheur, est constamment déçue, mais il est grand en ce qu’il possède cette aspiration, sans laquelle pourtant il cesserait de sentir sa misère (voir notamment le n° 122).

Le thème du divertissement est solidaire des thèmes plus généraux de l’ennui (voir ch. IV) et du bonheur.

[…]

Le type du « libertin » se précise grâce aux fragments nos 427 et 449. La liasse XII renferme plusieurs fragments que leur sujet rapproche du thème du pari développé dans la série II (n° 418). La comparaison s’impose.

Cette série II est fort importante aussi pour qui veut étudier l’idée de
coutume ou celle de machine. On remarquera en revanche que le thème des miracles, amplement développé dans les trois séries de la Section III, est presque complètement absent des 27 liasses. Les trois séries sur les miracles peuvent être considérées comme la partie la plus ancienne des Pensées: l’argument, d’importance capitale dans une première étape de l’Apologie a été ensuite considérablement restreint, au profit de celui des prophéties, qualifiées de « miracle subsistant » (n° 180).

Il conviendra aussi de se reporter à certains « opuscules » de Pascal.

L’opposition misère/grandeur trouve une première expression, magistrale, dans
L’Entretien avec M. de Sacy sur Épictète et Montaigne (p. 291297).

Impossible de traiter de la méthode de Pascal sans consulter
l’Esprit géométrique (p. 348-359).

Les pensées relatives à la politique se complètent par les
Trois Discours sur la condition des Grands (p. 366-368).

En revanche, la question des sources des
Pensées est trop complexe et relève trop de l’érudition pour que l’on puisse en exiger une étude approfondie, Montaigne et la Bible exceptés. La comparaison avec Descartes est souvent éclairante.


III. PROBLÈMES GÉNÉRAUX D’INTERPRÉTATION


Au-delà du détail des textes et des thèmes, on s’interrogera, d’une façon générale, sur la signification et la portée de l’œuvre. On sera conduit ainsi à prendre parti dans quelques-unes des grandes controverses qui ont marqué l’histoire de la critique pascalienne.
1° La plus ancienne sans doute, remontant à l’époque romantique, concerne
le scepticisme de Pascal, scepticisme de philosophe, pour qui toute vérité serait inaccessible, scepticisme de chrétien, dont la foi serait fondée sur le seul sentiment.
Cette interprétation, abandonnée le plus souvent par la critique, connaît pourtant diverses résurgences. Elle est devenue insoutenable depuis que l’on peut lire les
Pensées dans le classement de la Copie et trouver dans les chapitres Grandeur et Contrariétés une critique sévère du pyrrhonisme (aussi bien que du dogmatisme), puis, au chapitre XII, l’affirmation que le « vrai christianisme » comporte « soumission et usage de la raison ». Pour Pascal, la raison s’exerce dans un domaine limité, mais nullement négligeable.


2° Plus passionnée encore a été la querelle relative au
jansénisme de Pascal.
[…]


3° On défendra sans difficulté
la thèse de l’existentialisme de Pascal. La démarche des Pensées n’est nullement théorique. Elle saisit l’homme dans sa vie concrète et fait jaillir les problèmes de la réflexion sur l’existence.
[…]


4° Plus délicate à juger est
l’interprétation tragique des Pensées proposée par Lucien Goldmann. On n’a pas de peine à reconnaître dans les Pensées un élément tragique, ne serait-ce que par la place qu’y occupe la réflexion sur la mort, l’idée que la nécessité de la mort définit de la manière la plus essentielle la condition humaine. On peut accepter aussi l’idée d’un tragique conçu comme une dialectique inachevée, l’opposition de deux contraires sans possibilité de conciliation rationnelle. Mais il est difficile d’admettre que Pascal établisse une antinomie radicale entre le monde et Dieu: l’antinomie existe entre le monde sans Dieu et le monde avec Dieu, ce qui est différent. On ne peut non plus réduire la foi de Pascal à un pari ni considérer que le pari, avec tout ce qu’il comporte d’incertitude fondamentale, soit le dernier mot de l’Apologie: on a vu que le classement de la Copie lui assigne plutôt une place centrale, en préambule aux preuves historiques. Quant aux données historiques et sociologiques de la thèse de Goldmann, elles demeurent extrêmement fragiles.


5° L’attention se porte davantage aujourd’hui sur l’intérêt des Pensées au regard de la
méthode.
[…]


V. L’ART DANS LES PENSÉES

Les
Pensées sur l’Esprit et sur le Style où Pascal s’explique, d’une façon malheureusement très fragmentaire, sur sa conception de l’art, avaient été regroupées en tête de l’éd. Brunschvicg. Elles sont presque toutes étrangères à la Section I de l’éd. Lafuma. Il vaut la peine d’en prendre connaissance (voir la table de concordance de la p. 645, pour les n° 1 à 59 de Brunschvicg).
Mais l’art de Pascal ne peut être bien saisi que par une étude directe de sa manière d’écrire. L’enquête pourrait s’orienter dans les directions suivantes
:

1° La rhétorique

[…]

Très suggestive aussi sera l’étude des figures de langage. On notera l’importance de l’ironie, souvent associée au paradoxe:
[…]


2° L’imagination

Il vaudrait la peine de procéder à un relevé systématique des images (au sens le plus large du mot).
On constatera que Pascal en use de façon relativement discrète et qu’en particulier, il est
sobre de métaphores. Si son langage est très concret, c’est d’abord parce qu’il use abondamment d’exemples.
[…]


3° L’esthétique

Si l’on s’élève jusqu’aux principes généraux de l’art de Pascal, on peut, en usant de précautions, s’appuyer sur
la distinction du baroque et du classicisme.

[…]

III. BIBLIOGRAPHIE PRATIQUE POUR LES PROFESSEURS ET LES CONCOURS

1° Le texte et sa lecture
[…]

L. LAFUMA, Recherches pascaliennes, Paris Delmas, 1949.
L. LAFUMA,
Histoire des Pensées de Pascal Paris, Bd. du Luxembourg, 1954.
J. MESNARD, art. du recueil
Les Pensées de Pascal ont trois cents ans voir ci-dessous (difficile).
On tirera grand profit de commentaires suivis qui s’efforcent d’élucider la signification de ce classement, notamment ceux de
:
Pol ERNST,
Approches pascaliennes Gembloux, Duculot, 1970.
Michel et Marie-Rose LE GUERN,
Les Pensées de Pascal Paris, Larousse, 1972.

[…]

Une étude d’ensemble parue en 1975
:
J. MESNARD,
Les Pensées de Pascal, Paris, SEDES.

2° Études générales

Parmi les ouvrages anciens, il en est un qui, a fait date et qui demeure très vivant
:
P. STROWSKI,
Pascal et son temps Paris, Plon, 1907-1908, 3 vol.
Ouvrages récents les plus utiles
:
[…]

3° Perspectives particulières

[…]

Pour l’étude de la pensée religieuse de Pascal, un ouvrage fondamental (dont le plan thématique rend la consultation aisée)
:

• Philippe SELLIER,
Pascal et saint Augustin Paris, A Colin 1970.

[…]

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