Jugements critiques sur Les Provinciales


XVIIe siècle

Mme de Sévigné symbolise ces mondains que Pascal voulait intéresser à la lutte de Port-Royal. Son enthousiasme révèle assez à quel point l’auteur a réussi.

Quelquefois pour nous divertir nous lisons les Petites Lettres: bon Dieu, quel charme! […] Peut-on avoir un style plus parfait, une raillerie plus fine, plus naturelle, plus délicate, plus digne fille de ces dialogues de Platon qui sont si beaux? Mais après les dix premières lettres, quel sérieux, quelle solidité, quelle force, quelle éloquence, quel amour pour Dieu et pour la vérité!
Corbinelli m’écrivit l’autre jour un fort joli billet
; il me rendait compte d’une conversation et d’un dîner chez M. de Lamoignon: les acteurs étaient les maîtres du logis, M. de Troyes, le P. Bourdaloue, son compagnon, Despréaux et Corbinelli. On parla des ouvrages des anciens et des modernes; Despréaux soutint les anciens, à la réserve d’un seul moderne, qui surpassait à son goût les vieux et les nouveaux. Le compagnon du Bourdaloue qui faisait l’entendu et qui s’était attaché à Despréaux et à Corbinelli, lui demanda quel était donc ce livre si distingué dans son esprit. Il ne voulut pas le nommer. Corbinelli lui dit: « Monsieur, je vous conjure de me le dire, afin que je le lise toute la nuit. » Despréaux lui répondit en riant: « Ah! Monsieur, vous l’avez lu plus d’une fois, j’en suis assuré. » Le jésuite reprend et presse Despréaux de nommer cet auteur si merveilleux, avec un air si dédaigneux. […] Despréaux lui dit: « Mon Père, ne me pressez point. » Le Père continue. Enfin, Despréaux le prend par le bras, et le serrant bien fort lui dit: « Mon Père, vous le voulez eh bien! c’est Pascal, morbleu! — Pascal, dit le Père tout rouge, tout étonné, Pascal est beau, autant que le faux peut l’être. — Le faux, dit Despréaux, le faux! Sachez qu’il est aussi vrai qu’il est inimitable… »

Mme de Sévigné,
Lettres (21 décembre 1689 et 15 janvier 1690).



Charles Perrault (1628-1703), célèbre par ses Contes, était un partisan des écrivains modernes contre la tyrannie des auteurs antiques. Il n’a pas de peine à montrer que l’Antiquité n’offre rien qui égale les Provinciales:

L’illustre M. Pascal avec ses dix-huit Lettres provinciales. D’un million d’hommes qui les ont lues, on peut assurer qu’il n’y en a pas un qu’elles aient ennuyé un moment. (…] Tout y est pureté dans le langage, noblesse dans les pensées, solidité dans les raisonnements, finesse dans les railleries, et partout un agrément que l’on ne trouve guère ailleurs. (…] Disons la vérité: nous n’avons rien de plus beau dans ce genre d’écrire.

Ch. Perrault,
Parallèle des anciens et des modernes (t. II, 1690).



Boileau, lui, était un partisan des Anciens. Il avoua pourtant un jour, et c’était à un jésuite, que le seul moderne qui eût surpassé l’Antiquité était Pascal. Dans une Lettre à Arnauld de juin 1694, il juge les Provinciales comme le plus parfait ouvrage de prose qui soit en notre langue.


Le père Daniel, jésuite, a écrit l’une des meilleures critiques qui aient été faites des Provinciales. Pourtant, il se trompe lorsqu’il reprend les vieilles accusations d’ignorance que l’on avait déjà formulées contre Pascal, qui connaissait admirablement saint Augustin, et Nicole, qui était un bon théologien.

Qu’est-ce que Pascal et qu’est-ce que Wendrock [Nicole] dans les matières dont il s’agit? Wendrock a fait des Essais de morale, Pascal savait des mathématiques et avait de la politesse. Tous deux opposent d’un ton également décisif les Pères à la morale des Jésuites, aux décisions de l’Église et à celles de la Sorbonne. Le premier n’avait lu les Pères que par les yeux des chefs de Port-Royal, et l’autre fait pitié lorsqu’il se mêle de traiter quelque point de théologie.

P. Daniel,
Entretiens de Cléandre et d’Eudoxe (1694).



À la fin de sa vie, Racine, réconcilié avec ses maîtres de Port-Royal, rédigea un Abrégé de l’histoire du monastère. Ce petit livre est d’un grand intérêt, puisque Racine vécut aux Petites Écoles de 1655 à 1658.


On avait déjà fait plusieurs écrits contre ces maximes [des casuistes]. Cela n’avait pas néanmoins produit un fort grand effet; car ces écrits, quoique très solides, étant fort secs, n’avaient été lus que par très peu de personnes. On les avait regardés comme des traités de scolastique, dont il fallait laisser la connaissance aux théologiens. […] Mais M. Pascal venant à traiter cette matière avec sa vivacité merveilleuse et cet heureux agrément que Dieu lui avait donné, fit un éclat prodigieux et rendit bientôt ces misérables casuistes l’horreur et la risée de tous les honnêtes gens.

Jean Racine,
Abrégé de l’histoire de Port-Royal.




XVIIIe siècle

Fénelon, archevêque, et donc responsable d’un diocèse, rédige le jugement suivant à un moment où la question du jansénisme divise profondément les esprits (Louis XIV vient de faire raser le monastère de Port-Royal des Champs). De là provient la violence de ses critiques:


Si on doute du grand pouvoir de l’art du dialogue sur les hommes, on n’a qu’à se ressouvenir des profondes et dangereuses impressions que les
Lettres à un provincial ont faites dans le public. L’auteur s’y est servi du jeu du dialogue pour donner au lecteur les préventions les plus sérieuses. Il donne à une erreur affreuse je ne sais quoi de touchant et de gracieux. Il écarte toutes les épines et sème son chemin de fleurs. Le venin coule de sa plume avec une douceur flatteuse qui enchante l’esprit.

Fénelon,
Instruction pastorale en forme de dialogues (1714).




Voltaire, qui n’aime pas les Pensées et n’en dit pas un mot dans le Siècle de Louis XIV, s’étend sur les mérites des Provinciales: les attaques contre les jésuites n’étaient pas pour lui déplaire, ni l’ironie pascalienne:


Le premier livre de génie qu’on vit en prose fut le recueil des
Lettres provinciales. […] Toutes les sortes d’éloquence y sont renfermées, il n’y a pas un seul mot qui, depuis cent ans, se soit ressenti du changement qui altère souvent les langues vivantes. Il faut rapporter à cet ouvrage l’époque de la fixation du langage. […]

Ses
Lettres provinciales, qui paraissaient alors, étaient un modèle d’éloquence et de plaisanterie. Les meilleures comédies de Molière n’ont pas plus de sel que les premières Lettres provinciales; Bossuet n’a rien de plus sublime que les dernières. Il est vrai que tout le livre portait sur un fondement faux. On attribuait adroitement à toute la société des opinions extravagantes de plusieurs jésuites espagnols et flamands. On les aurait déterrées aussi bien chez des casuistes dominicains et franciscains; mais c’était aux seuls jésuites qu’on en voulait. On tâchait, dans ces lettres, de prouver qu’ils avaient un dessein formé de corrompre les mœurs des hommes: dessein qu’aucune secte, aucune société n’a jamais eu et ne peut avoir; mais il ne s’agissait pas d’avoir raison, il s’agissait de divertir le public.

Voltaire,
Le Siècle de Louis XIV
(chap. XXXII et XXXVII; éd. définitive, 1756).




XlXe siècle


Dans le Génie du christianisme, Chateaubriand a consacré à Pascal un chapitre célèbre. Mais, apologiste lui-même, il insiste surtout sur les Pensées. Des Provinciales, il écrit seulement:
(Pascal] fixa la langue que parlèrent Bossuet et Racine, donna le modèle de la plus parfaite plaisanterie comme du raisonnement le plus fort.

Chateaubriand,
Génie du christianisme (livre Ill, chap. II, 6; 1802).


Les Lettres provinciales avaient ôté à la Compagnie de Jésus sa force morale. Et pourtant, Pascal n’est qu’un calomniateur de génie; il nous a laissé un mensonge immortel.


Chateaubriand,
Analyse raisonnée de l’Histoire de France (1831).



Joseph de Maistre (1753-1821), doctrinaire royaliste et ultramontain (1), porte sur Pascal un jugement sévère. 0e Maistre voyait dans le jansénisme la plus grande hérésie qui eût affligé l’Église. L’excès même de ses critiques les rend suspectes. On se demande s’il a lu les dixième et onzième Lettres, pour parler de « haine »:

Pas une page de Pascal empreinte de couleurs aimables ou brillantes; de l’esprit, de la verve, du sarcasme, de la passion, de temps en temps de l’éloquence, riches et grandes qualités sans doute, mais qui ne rachètent pas la monotonie du plan et du dialogue. (…] Les Provinciales sont un assez joli libelle. Joli est de trop c’est un libelle spirituel et mondain, plein de fiel et de haine […]. On baille en admirant. […] Les Provinciales vivent aujourd’hui sur leur réputation.

Joseph de Maistre,
De l’Église gallicane… (1821).

(1) ultramontain: catholique qui défend le pouvoir absolu, temporel et spirituel du pape, et qui s’oppose ainsi aux gallicans, partisans d’une certaine autonomie de l’Église de France.


Michelet, au contraire, fut un ennemi acharné des Jésuites. Il a relevé, lui, les affirmations de Pascal sur la discrétion dont Les Provinciales ont fait preuve. Son jugement contredit exactement certaines lignes de Joseph de Maistre

Que le parti janséniste ait exagéré ou non la doctrine de la grâce, il faut appeler ce parti, comme il mérite de l’être en ce beau combat, le parti de la vertu. Bien loin qu’Arnauld et Pascal aient été trop loin contre leurs adversaires, il serait facile de montrer qu’ils s’arrêtèrent d’eux-mêmes en deçà du but, qu’ils ne voulurent point user de toutes leurs armes, qu’ils craignirent, en attaquant sur certains points délicats la direction jésuitique, de faire tort à la direction en général et à la confession.

Michelet,
Du prêtre, de la femme et de la famille (1845).



Le Port-Royal de Sainte-Beuve demeure un livre passionnant, le meilleur sans doute en ce qui concerne la valeur, la beauté des Provinciales. Avec la finesse qui le caractérise quand il parle des écrivains du passé, le célèbre critique écrit:

Dès le premier mot, on l’a senti, l’enjouement a succédé au sérieux jusque-là de convenance et de rigueur en ces questions: c’est le ton cavalier, Indifférent, mondain, qui a le dessus; nous retrouvons tout de suite l’homme qui, deux ans auparavant, faisait encore rouler sur le pavé de Paris son carrosse à six chevaux, l’honnête homme à la mode qui avait sur sa cheminée Montaigne. Cette nourriture lui a profité. Le voilà plume en main, revenu à sa première habitude, aisément fringant, et d’un autre monde que nos docteurs. Car en vérité le monde devient méfiant et ne croit les choses que quand il les voit; et ces quelque quarante moines, et ces Propositions qui sont dans Jansénius et que personne n’a vues; et tout à l’heure Escobar et les bons Pères; en tout cela Pascal le premier du dedans ouvre la porte à la raillerie, c’est-à-dire qu’il introduit l’ennemi dans la place, d’où il ne sortira plus. Par cette fente ouverte et cette brèche, Saint-Évremond et sa Conversation du maréchal d’Hoquincourt avec le Père Canaye, La Fontaine et sa Ballade, Bayle et le reste, tous les badins en pareille matière entreront. Toutes les plaisanteries dont on a vécu cent cinquante ans sur le gros livre de Jansénius, sur ce qu’on y trouve ou n’y trouve pas, n’ont point d’autre source; Pascal les a inventées. Elles ont tué les jésuites et les molinistes et les thomistes, elles ont tué ou rendu fort malades bien d’autres choses encore…
Jusqu’à la dixième, Il pratique l’art du dialogue ironique comme Platon l’a pu faire; de la onzième à la seizième, il rappelle plus d’une fois ces Verrines, ces Catilinaires, ces Philippiques des grands orateurs de l’Antiquité, et la vigueur surtout de Démosthène. Ce sont toutes les sortes d’éloquence, comme dit Voltaire.

Sainte-Beuve,
Port-Royal (1840).


Antoine Adam, professeur à la Sorbonne, a renouvelé la connaissance que nous avions du Grand Siècle par les cinq volumes de son Histoire de la littérature française au XVIIe siècle, Il met fin au règne de bien des idées reçues et jamais vérifiées:

Bolleau avait raison, et les Provinciales sont un des grands livres de notre littérature. Pour des raisons d’ailleurs qui ne sont pas celles que l’on dit habituellement. Il n’est pas exact de prétendre que Pascal ait donné le modèle de la prose classique. Qu’on lise par exemple Pellisson, Saint Evremond ou Bussy-Rabutin, qui écrivent à la même époque exactement que Pascal. On se rend compte que ces gens du monde ont, bien plus que Pascal, la phrase vive, élégante, cavalière. S’ils n’atteignent pas à la perfection qu’aura un jour la prose de Montesquieu, ils s’engagent nettement dans cette direction, et poussent très loin leurs progrès.

[…] Le mérite des Provinciales est ailleurs. Alors que ses contemporains ne conçoivent pas l’éloquence sans une rhétorique savante héritée de Cicéron et de Quintilien, divisions pédantes, liaisons artificielles, antithèses, symétries, pompeuses périphrases, Pascal ne connaît pour unique principe de l’art oratoire que l’efficacité. L’œuvre bien faite est l’œuvre qui persuade l’esprit et touche les passions. Les artifices de la rhétorique sont un jeu où l’écrivain se complaît, s’attarde et oublie son but. La vraie éloquence, celle des Provinciales, se moque de l’éloquence, et parce que Pascal est seul à le comprendre, ses Lettres ne ressemblent à rien de ce qui s’écrivait de son temps, de ce qui s’était écrit en France avant elles.


Antoine Adam
Histoire de la littérature française au XVIIe siècle,
tome II (1951).