PASCAL ET LE JANSÉNISME

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Deux études ici :

• la première s'appuie sur l'
Histoire littéraire de la France ;

• la seconde, plus approfondie, contient :
- une analyse historique des questions sur la grâce,
- une histoire plus détaillée de Port-Royal,
- le contexte d'écriture des
Provinciales,
- le résumé de leur contenu, d'après les travaux de Philippe Sellier

L’Église de France au XVIIe siècle


« 
À la fin du XVIe siècle, quarante ans de guerres civiles avaient amené dans les mœurs françaises de profonds désordres et une indifférence croissante à l’égard de toutes les confessions. » (Jean Orcibal).

Un haut clergé mondain incapable et ignorant « faisait » exercer ses fonctions par des prêtres sortis du peuple, auxquels il laissait une très petite part des revenus. Certains de ces prêtres ne savaient ni lire, ni écrire. Le Concile de Trente (1545-1563) avait pris à tâche de réformer l’Église, non seulement en France, mais dans le reste du monde
; pourtant les abus des bénéfices ecclésiastiques subsistaient. Les décisions du Concile de Trente sont d’ailleurs reçues avec réticence en France: l’Église de France, gallicane, et l’État français ne tiennent pas à voir la Papauté augmenter ses pouvoirs dans le royaume. Le résultat de cette situation est que devant la réforme nécessaire de l’Église (la Contre-Réforme), deux courants partagent les ecclésiastiques: d’un côté les réguliers (les religieux ayant prononcé des vœux, qui suivent une règle, les moines) de l’autre des prêtres séculiers (ceux qui sont dans le « siècle », la société), c’est-à-dire la hiérarchie: curés et évêques. Les réguliers, Jésuites en tête, se multiplient, fortifiant en France le courant ultramontain (partisan de l’autorité du pape sur l’église de France), et l’influence du Vatican et de ses congrégations. En face, l’Église de France défend ses prérogatives et ses libertés (« gallicane »), lutte fructueuse qui empêchera toujours le Saint-Office et l’Inquisition de pénétrer en France.
Le syndic Richer défend en 1611 une doctrine selon laquelle l’Église est une oligarchie d’évêques et non une monarchie dirigée par le Pape (doctrine approuvée par les parlementaires français, mais condamnée par les théologiens de la Sorbonne, dominés par les « moines »). Cette même année 1611 voit le cardinal de Bérulle fonder l’Oratoire, formé de prêtres associés en vue de travailler « 
pour les évêques, sous eux et pour eux. » Plus tard Saint-Cyran joindra ses efforts à ceux de Bérulle.


Mais les problèmes ne sont pas simples
: l’Oratoire combat sur deux fronts: contre les réguliers et les ultramontains au nom des libertés de l’Église de France, mais tout autant contre les Protestants, et contre tout ce qui peut s’opposer aux intérêts du catholicisme. De là, vis-à-vis de la monarchie une politique ambiguë, parfois d’opposition quand le pouvoir royal se rapproche des Protestants ou lutte contre l’Espagne catholique.
D’autre part les positions sont extraordinairement compliquées du fait que la Monarchie, bien loin de combattre dans les Jésuites des instruments de la politique romaine ou de l’ennemi espagnol, voit en eux ce qu’ils sont effectivement
: des soutiens inconditionnels de l’absolutisme royal. Les Jésuites sentent se profiler immédiatement leur vocation de confesseurs de rois.



Saint-Cyran


Jean Duvergier de Hauranne, abbé de Saint-Cyran, est l’une des figures marquantes de la vie religieuse de son temps et
le fondateur malgré lui, sans doute, du jansénisme. Après avoir, dans sa jeunesse, pris des positions très favorables au pouvoir royal, Saint-Cyran devient l’ami et l’allié de Bérulle, l’ami et le collaborateur de Cornelius Jansen (Jansénius), évêque d’Ypres. Saint-Cyran est un remarquable directeur de conscience. Sa position théologique marque la nécessité du renouvellement intérieur de l’Homme par la conversion du coeur. Il cherche une foi plus personnelle que publique. Ses positions politiques sont de plus en plus claires: c’est, à mesure que l’absolutisme prend sa forme avec Richelieu, une politique de retrait et de refus; soutien de la hiérarchie (Petrus Aurélius, 1632), refus de toute complaisance vis-à-vis de la royauté (affaire du mariage de Gaston d’Orléans) ou vis-à-vis des gens du monde (« le prêtre doit tenir son rang aussi bien que les rois temporels et ne se rabaisser jamais jusqu’à aller vers les gens du monde s’ils ne l’appellent pour prendre conseil de lui pour le salut de leur âme » Saint-Cyran: Lettre). Une telle attitude de retrait hautain le conduit en prison au donjon de Vincennes, en 1638, sous Richelieu: « La voie étroite l’avait obligé à épouser une prison plutôt qu’un évêché, parce qu’il pouvait bien penser que le refus de l’un conduisait nécessairement à l’autre sous un gouvernement où l’on ne voulait que des esclaves » écrit la Mère Angélique Arnauld. Il meurt en 1642.



Jansénius et l’augustinisme


Saint-Cyran et son ami Jansénius dont l’ouvrage de base,
l’Augustinus (commentaire de saint Augustin) paraît, posthume, en 1640, défendent une position morale et théologique claire. Contre les Jésuites et leur volonté d’adapter le christianisme au monde moderne (pour eux la conquête du monde et le prosélytisme missionnaire dans les Nouvelles Indes étaient une tâche capitale), les Jansénistes, ou plus exactement les Augustiniens, prêchent un retour aux sources du christianisme, à l’Évangile et aux Pères, surtout saint Augustin. Contre le volontarisme optimiste des Jésuites, tenants de la liberté de l’homme, ils mettent l’accent sur la toute puissance de Dieu. Le dogme chrétien est tel qu’il y a nécessairement un conflit entre la liberté de l’homme et l’omniscience, l’omnipotence de Dieu: l’union de ces contraires étant un mystère pour la raison humaine. Pour les Jansénistes l’homme n’a pas à lui seul le pouvoir de faire le bien, et la grâce divine loin d’être donnée à tous les hommes n’est même pas donnée à tous les Justes: par exemple, la grâce a manqué à saint Pierre quand il a renié le Christ. En fait, si tous les hommes ont en théorie le pouvoir de faire le bien, ce pouvoir a été brisé par le péché originel: à présent il faut à l’homme déchu une grâce spéciale de Dieu (une grâce efficace) pour qu’il puisse accomplir son salut. Sans la grâce, il fait nécessairement le mal puisqu’il est esclave du péché; s’il a la grâce, il n’est pas non plus libre, mais esclave de cette grâce; en théorie, il pourrait lui résister, en fait il est entraîné par une « délectation victorieuse », qui est l’action souveraine de Dieu en son âme. Le résultat de cette thèse théologique, c’est que toute l’activité humaine, tout l’ensemble de l’univers social est la proie du mal radical: la puissance est mauvaise par nature, toute société est infectée du mal originel, il n’y a pas de moyen capable de moraliser le pouvoir. La seule attitude digne du chrétien, c’est le retrait, le refus de participer à l’iniquité de ce monde. De là les retraites de Jansénistes. De là la fureur du pouvoir royal, et en particulier de Louis XIV, devant des hommes qui, tout en prêchant l’obéissance au roi, déniaient à la royauté toute valeur authentique au regard de Dieu.


Ce serait une erreur de voir, en Pascal et le groupe de Port-Royal, des hérétiques : les Jésuites auraient voulu les faire condamner comme tels, mais les Jansénistes n’ont jamais voulu se séparer volontairement de la doctrine chrétienne.
Quant à Pascal, au moment où il écrit les
Provinciales, il n’est pas un novice en théologie, il n’est nullement sous l’influence des Messieurs de Port-Royal, comme la propagande jésuite essayait de le faire croire ; dans le groupe de Port-Royal, il a une autorité comparable à celle d’Arnauld. Pascal est l’un des maîtres de Port-Royal, et il restera fidèle jusqu’au dernier moment à la doctrine augustinienne.


Les assises sociales du jansénisme

Crucifix, christ janséniste, sculpté d'un seul tenant et dont les bras sont relevés à la verticale. Le christ janséniste passait à tort pour symboliser le petit nombre des élus. Curieusement, le Christ de la crosse du pape Jean-Paul II avait les bras resserrés…


Expression idéologique de la caste des parlementaires, comme le veut Lucien Goldmann ? Reflet de l’ensemble de la bourgeoisie, comme le pensent Albert Soboul et dans une certaine mesure Henri Lefebvre ? (tous critiques ou historiens marxistes) En fait il est toujours difficile, faute d’informations historiques suffisantes, d’étudier la diffusion d’une idéologie, et surtout d’une idéologie religieuse. Il semble bien cependant que la querelle janséniste corresponde à « la lente reprise en main du pouvoir sur les compagnies d’officiers par les commissaires agents directs du roi (MÉTHIVIER : Louis XIV, Paris, 1950.) ».
Il semble bien que l’origine du mouvement se situe au niveau de la caste des officiers royaux doublement victimes du pouvoir royal puisqu’ils n’existent que par lui. De là leur pessimisme social et leur attitude ambiguë en face de l’absolutisme : soumission, mais refus intérieur (voir le cas tout à fait typique d’Étienne Pascal, le père de l’écrivain). De là aussi le paradoxe : les parlementaires jansénistes devraient se considérer comme les alliés de la Royauté dans son opposition au Pape et à la maison d’Autriche : en fait leur refus intérieur, « spirituel », déclenche l’ire de l’absolutisme, pour qui les Jésuites sont de meilleurs alliés. Il est de fait que, si les Jansénistes en tant que tels ne participent à aucun mouvement de révolte, on trouve des Jansénistes, ou plutôt des amis du « parti », dans toutes les Frondes.


Port-Royal


Le jansénisme finit par trouver son centre matériel et spirituel au couvent de femmes de Port-Royal-des-Champs. C’était au début du siècle une petite maison religieuse dont l’abbesse avait été nommée, malgré elle, à l’âge de dix ans. Elle était l’un des treize enfants d’Antoine Arnauld, avocat. Bientôt, comme le raconte admirablement Sainte-Beuve, la petite Angélique prend sa tâche à cœur : en 1608, elle réforme son couvent selon les principes du Concile de Trente. Ses sœurs l’y rejoignent (en dernier, le jeune frère, le théologien Arnauld) et toute la tribu Arnauld vit dans l’atmosphère du couvent. En 1625, le monastère se transporte pour une part à Paris. Enfin l’évêque Zamet demande à Saint-Cyran de lui succéder dans la tâche de confesseur des religieuses. Le couvent devient le bastion de l’Augustinisme en France. Bien plus, en 1638, le neveu de la mère Angélique, Antoine Le Maître, brillant avocat, quitte le monde, et fait une retraite qui étonne les esprits. Ses frères, Le Maître de Séricourt et Le Maître de Saci viennent le rejoindre, suivis de toute une pléiade d’esprits sérieux et passionnés.

Ils occupent, dans les environs du couvent, des locaux assez sommaires, y créant, sous l’influence spirituelle de Saint-Cyran, pourtant alors en prison, une sorte de communauté laïque. Leurs tâches sont multiples: la prière et la méditation, mais aussi des tâches littéraires (Le Maître de Saci traduit la Bible) et pédagogiques; parallèlement à l’école de filles du couvent, les Solitaires ouvrent l’école des Granges; chacun y enseigne ce qu’il sait: Lancelot, auteur du Jardin des racines grecques, y enseigne le grec, Pierre Nicole, la morale. C’est un extraordinaire foyer de vie intellectuelle; les Messieurs font des manuels scolaires de très haute tenue, une Grammaire, une Logique, essaient de nouvelles méthodes pédagogiques, diffusent la pensée de Descartes (Arnauld et Nicole sont cartésiens). Cet « aggiornamento » de la pensée religieuse, que les Jésuites tentent dans l’ordre politique et social, les Jansénistes l’essaient sur le terrain intellectuel: réconcilier la religion avec la science qui naît. Sur ce point, c’est le travail de Pascal.
Perpétuellement persécutés, les Solitaires se dispersent, et se retrouvent à plusieurs reprises selon les vicissitudes de la querelle janséniste. Leur plus illustre élève, ingrat et génial, est Jean
Racine.


La querelle et ses étapes


En 1638, le premier épisode violent est l’arrestation de Saint-Cyran, dont le prétexte avoué est la part qu’il prend à
la querelle de l’attrition et de la contrition: Saint-Cyran affirmait, contre les Jésuites, la nécessité, pour recevoir l’absolution, de la contrition, c’est-à-dire d’un regret parfait accompagné de l’amour de Dieu, la simple peur du châtiment éternel (l’attrition) ne suffisant pas.

Le drame éclate lors de la publication de
l’Augustinus, où Jansénius mettait en forme pour la première fois (1640) les thèses théologiques jansénistes, avec, d’ailleurs, la certitude d’être tout à fait fidèle à saint Augustin. C’est une levée de boucliers dans le clan jésuite, mais la querelle serait restée enfermée dans le cadre des théologiens, si, prenant prétexte d’une dispute de grandes dames, Arnauld n’avait lancé comme une bombe son grand livre: De la Fréquente communion (1643).
La même année, la
Théologie morale des Jésuites attaque, avant les Provinciales, la casuistique jésuite. Les Jésuites contre-attaquent en faisant condamner par la Sorbonne d’abord, puis par le Pape, cinq propositions hérétiques extraites du livre de Jansénius.
Les Jansénistes se rebiffent d’abord, puis se lancent à la suite d’Arnauld dans une tactique particulière
: ils acceptent de tenir pour hérétiques les dites propositions (c’est le point de droit), mais refusent de reconnaître qu’elles se trouvent effectivement dans le livre de Jansénius (c’est le fait). Cette distinction, qui peut paraître byzantine, recouvre au contraire une idée capitale: c’est que le Pape, et l’autorité ecclésiastique, souverains en ce qui concerne le dogme, ne sauraient intervenir sur des points de fait et dicter leur conduite aux hommes en des occurrences précises: par ce débat théologique, si pointu en apparence, passe au XVIIe siècle la lutte pour la liberté de penser, la liberté de conscience.

En 1653, le pape Innocent X condamne une nouvelle fois Jansénius. En 1655 la question rebondit
: un ecclésiastique, l’abbé Picoté, refuse l’absolution au duc de Liancourt, parce qu’il tient à laisser sa fille élève au couvent de Port-Royal. Arnauld prend feu, et écrit ses deux Lettres à un duc et pair. Il est déféré en Sorbonne, accusé d’hérésie. C’est alors qu’interviennent Pascal et la publication des Provinciales, mais il ne peut éviter le départ (provisoire) des Solitaires, ni surtout l’obligation faite à tous les religieux d’avoir à signer un formulaire condamnant les cinq propositions, « au sens de Jansénius ». Les religieuses, d’abord hésitantes, finissent par signer, en ayant l’impression de commettre une trahison; Jacqueline Pascal, religieuse de Port-Royal en tombera malade et en mourra, minée par son conflit intérieur. La lutte dure des années; en 1665 la plus grande partie des religieuses est dispersée dans d’autres couvents. Puis l’accord de Louis XIV avec Clément IX, en 1669, aboutit à une sorte de trêve dans les persécutions anti-jansénistes : c’est la Paix de l’Église (1669-1679).
En 1679 les persécutions recommencent, aboutissant en 1709 à la destruction totale du couvent, de l’église et du cimetière. Mais le jansénisme ne meurt pas avec le couvent
; il se répand dans la bourgeoisie provinciale où il prend un aspect à la fois politique et mystique qu’il gardera tout au long du XVIIIe siècle.


Les problèmes fondamentaux :

A. Les cinq propositions

En voici la traduction, telle qu'elle est donnée par A. Bayet (les « Provinciales » de Pascal, p. 19).

Première proposition

Quelques commandements de Dieu pour des hommes justes le voulant bien et s'y efforçant sont impossibles à accomplir étant données les forces qu'ils ont actuellement; il leur manque aussi la grâce qui rendrait ces préceptes possibles.

Deuxième proposition

Dans l'état de nature déchue, on ne résiste jamais à la grâce intérieure.

Troisième proposition

Pour mériter et démériter dans l'état de nature déchue, la liberté qui exclut la nécessité n'est pas requise en l'homme; la liberté qui exclut la coaction suffit.

Quatrième proposition

Les semi-pélagiens admettaient la nécessité de la grâce intérieure prévenante pour chaque acte en particulier, même pour le commencement de la foi, et ils étaient hérétiques en ce qu'ils voulaient que cette grâce fût telle que la volonté pût lui résister ou lui obéir.

Cinquième proposition

Il est semi-pélagien de dire que Jésus-Christ est mort ou qu'il a répandu son sang généralement pour tous les hommes.


B. Le problème de la grâce

La doctrine de la
grâce efficace repose sur une représentation particulièrement sombre du péché originel et de la chute qui l'a suivi. Mais une idée aussi entière de la chute n'est, en fait, que la mise en oeuvre théologique d'un parti pris de défiance et de sévérité envers l'homme tel qu'il est sous nos yeux, envers sa nature, et ses impulsions. La doctrine de la grâce efficace est liée à une certaine attitude accusatrice à l'égard de l'humanité, et elle en est l'achèvement spéculatif et métaphysique plutôt que sa source. (Paul Bénichou, Morales du Grand Siècle, pp. 125 et 126.)



Pour aller plus loin:

Charles Augustin Sainte-Beuve,
Port-Royal
Henri de Montherlant,
Port-Royal (pièce de théâtre)

Société des Amis de Port-Royal

Pascal et le jansénisme,

notes d'après l'ouvrage de Philippe Sellier

[…]

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