Les Solitaires de Port-Royal


L'abbaye de Port-Royal était primitivement une communauté de femmes, située dans un vallon, à six lieues de Paris. Fondée au commencement du XIIIe siècle, elle ne prit réellement d'importance qu'au XVIIe siècle.
Henri IV lui donna pour abbesse Angélique Arnauld : c'était une femme douée d'un caractère énergique et d'un zèle infatigable. Grâce à ses efforts, le nombre des religieuses augmenta si rapidement, que la communauté, se trouvant à l'étroit, fît l'acquisition d'une vaste maison du faubourg Saint-Jacques, qui prit le nom de Port-Royal de Paris. La communauté eut pour directeur l'abbé de Saint-Cyran.

Avant d'entrer à Port-Royal, l'abbé de Saint-Cyran avait fait ses études à l'Université de Louvain, en Belgique, où il se lia d'intimité avec Jansénius, évêque d'Ypres, en Flandre. Ces deux hommes, animés d'une sincère piété, furent frappés du relâchement qui s'était introduit dans la discipline de l'Église ; ils entreprirent de combattre les mœurs corrompues du siècle et de faire revivre les doctrines sévères de saint Paul et de saint Augustin, que Luthier et Calvin avaient mises en vigueur dans leur Église. Jansénius exposa ces doctrines dans un ouvrage qu'il intitula Augustinus, parce qu'il prétendait y avoir résumé la doctrine de saint Augustin. Selon Jansénius, les hommes naissent avec une disposition naturelle à faire le mal, et, pour résister à cette pente fatale, il faut le secours de la grâce divine, que Dieu accorde aux uns et qu'il refuse aux autres, sans que nous puissions nous plaindre. Du reste, l'homme est libre d'accepter ou de refuser cette grâce. Jansénius mourut avant d'avoir publié son ouvrage, et l'abbé de Saint-Cyran se fit l’apôtre et le défenseur des idées de son ami.

Il fit bientôt de nombreux disciples, qui furent désignés par leurs adversaires sous le nom de Jansénistes.
Parmi les plus distingués, nous citerons : Antoine Le Maistre et ses deux frères, Le Maistre de Séricourt et Le Maistre de Sacy, Arnaud d'Andilly, Antoine Arnaud, Lancelot, Nicole,
Pascal, etc. L'abbé de Saint-Cyran les réunit à Port-Royal des Champs, que venaient d'abandonner les religieuses. C'est là que ces pieux solitaires partageaient leur temps entre les exercices de la religion, le travail manuel, l'étude des lettres et l'instruction de quelques jeunes gens d'élite. Arnauld et Nicole, son ami, défendaient, par leurs écrits, les principes de Jansénius ; Sacy traduisait la Bible en langue vulgaire. Le Maistre était l'arbitre des paysans du voisinage. Quelques solitaires ouvrirent des écoles pour l'éducation de la jeunesse. Nicole y enseignait la philosophie et les humanités, Lancelot le grec et le latin. Ces maîtres savants réformèrent l'enseignement et composèrent, d'après une méthode nouvelle, d'excellents ouvrages pour leurs élèves : une Logique, une Méthode grecque, une Méthode latine, les Racines grecques, une Histoire ecclésiastique, etc. Souvent les solitaires quittaient leurs occupations studieuses pour se livrer à la culture des champs, ou même à des métiers manuels ; Arnauld d'Andilly taillait avec adresse les arbres fruitiers ; Le Maistre coupait les blés avec les ouvriers qu'on prenait à la journée ; un autre gardait les bois de Port-Royal et y passait son temps à prier, à lire et à méditer.

Le jansénisme, prêché par l'abbé de Saint-Cyran, attira bientôt la persécution sur Port-Royal. Elle frappa d'abord Saint-Cyran, que Richelieu fit jeter dans le donjon de Vincennes ; il demeura inflexible dans ses convictions, et tout ce qu'on put obtenir de lui, après l'avoir enfermé à Vincennes, ce fut qu'il voulût bien en sortir : il mourut peu après, mais en laissant un disciple fervent et un défenseur de ses doctrines dans Antoine Arnauld.

Antoine Arnauld (1612-1694), que ses contemporains appelaient le grand Arnauld, naquit en 1612. Il se distingua de bonne heure par un savoir et des talents précoces et fut reçu docteur en Sorbonne ; il menait une vie un peu mondaine avant d'être converti par l'abbé de Saint-Cyran ; mais dès lors, il renonça à tous les plaisirs et s'enferma dans la solitude de Port-Royal.

Le premier écrit par lequel Arnauld se fit connaître au monde des lettres, fut un ouvrage de religion :
De la fréquente Communion. Cet ouvrage était une défense des doctrines de Port-Royal, en même temps qu'un livre de piété. Il eut un grand retentissement et accrut la popularité de Port-Royal, qui vit s'augmenter le nombre des solitaires ; au lieu d'une douzaine, ils se trouvèrent deux cents au bout de peu d'années. Les jésuites comprirent qu' Arnauld minait leur empire en substituant la grâce divine à l'absolution qu'ils donnaient aux pénitents : ils s'acharnèrent contre Port-Royal dans la personne d'Arnauld, et livrèrent son ouvrage à la censure de la Sorbonne. Pour arrêter les progrès des jansénistes, un docteur de la Sorbonne attaqua les novateurs et résuma les doctrines de l’Augustinus en cinq propositions qui furent soumises au jugement du pape Innocent X. Le pape les condamna comme hérétiques, mais Arnauld et ses amis nièrent que ces cinq propositions fussent dans le livre de Jansénius.

Sur ces entrefaites, un prêtre de la communauté de Saint-Sulpice refusa l'absolution au duc de Liancourt, parce que sa petite-fille était à Port-Royal ; Arnaud écrivit aussitôt une lettre qu'il ne signa pas et qui fit beaucoup de bruit : Le lire à une personne de condition. On répondit ; il répliqua par une seconde lettre. Celle-ci, dans laquelle il défendait le livre de Jansénius, attira l'attention de la Sorbonne, qui convoqua des assemblées pour délibérer sur les propositions d'Arnauld et les condamna comme hérétiques.

Après cette condamnation, Arnauld fut rayé de la liste des docteurs. « Est-ce que, dirent à celui-ci quelques-uns de ses amis, vous vous laisserez condamner comme un enfant, sans rien dire, et sans instruire le public de quoi il est question ? » Arnauld, cédant à leurs conseils, écrivit un projet de réponse qu'il leur lut. Ses amis, gardant le silence après cette lecture :
« Je vois bien, leur dit-il avec franchise, que vous ne trouvez pas cet écrit bon, et je crois que vous avez raison » ; et, se tournant vers un jeune homme qui venait d'arriver à Port-Royal : « Mais vous qui êtes jeune, lui dit-il, vous devriez faire quelque chose. »
Ce jeune homme était
Pascal, et les quatre lettres qu'il écrivit successivement furent les immortelles Provinciales.

Le succès de ces lettres ne fit que redoubler la haine des Jésuites. Après bien des tentatives inutiles pour amener la soumission des jansénistes, le pape les excommunia. Les solitaires furent dispersés, et l'on interdit aux religieuses de Port-Royal l'usage des sacrements, qui furent refusés même aux mourantes.

Pour éviter les disgrâces, Arnauld négligea un moment les jésuites et tourna sa belliqueuse ardeur contre les protestants avec lesquels on lui reprochait d'avoir plus d'un point commun. Afin de se défendre de cette accusation, qui était assez fondée, Arnauld écrivit avec Nicole le célèbre traité de la Perpétuité de la Foi. Néanmoins, la perte de Port-Royal avait été jurée. Quelques religieux furent arrêtés par l'ordre de Louis XIV, d'autres exilés : Nicole à Chartres, Lancelot à Quimper, Sacy au château de Pomponne. Le grand Arnauld, obligé de se cacher, se sauva à Bruxelles, où il continua à combattre les protestants. Cet homme ne vivait que pour la lutte. Un mot nous peindra son activité dévorante : un jour Nicole, fatigué de tant de disputes et de persécutions, lui dit qu'il était temps de se reposer : « 
Vous reposer ! s'écria Arnauld, n'aurez-vous pas pour vous reposer l'éternité tout entière ? » Cet athlète infatigable mourut à Bruxelles, en 1694, entre les bras du P. Quesnel, un de ses disciples.

Après la dispersion des solitaires, les religieuses restées dans l’abbaye de Port-Royal de Paris, furent enlevées et enfermées dans différentes prisons. Une bulle du pape supprima le monastère, et le roi en fit raser les bâtiments, en 1710. Rome, souillée du sang des protestants persécutés après la révocation de l'Édit de Nantes, venait d'ajouter une iniquité de plus à son histoire.

Pierre Nicole (1625-1695) naquit à Chartres, et montra de bonne heure beaucoup de dispositions pour l'étude ; à quatorze ans, il savait le grec et le latin. Il voulut faire des études théologiques et soutint même sa première thèse, mais ses relations avec les solitaires de Port-Royal arrêtèrent tous ses projets. Il était d'un caractère doux, facile et méditatif ; il avait de l'austérité dans ses manières, de la simplicité dans ses goûts et beaucoup d'aptitude pour le travail. Lorsqu'il entra à Port-Royal, il fut chargé de la direction des classes de belles-lettres. Il devint l'ami intime du grand Arnauld et composa avec lui plusieurs ouvrages de controverse contre les jésuites et les protestants. La querelle d'Arnauld avec les Jésuites, sa condamnation par la Sorbonne, sa fuite, arrachèrent Nicole à ses paisibles fonctions. Il défendit son ami, et fut forcé de fuir à son tour et de se cacher. Toutefois, Nicole ne suivit pas son maître dans son exil, en 1679 ; il fit même, dit-on, avec les jésuites, un accommodement où se peint son caractère. Il promit bien de ne pas écrire contre eux, mais il ne voulut pas rompre avec ses anciens amis.

Parmi ses nombreux ouvrages, celui qui porte le plus la marque de son esprit est le
Traité des Moyens de conserver la paix avec les hommes.
« C'est un chef-d'œuvre, dit Voltaire, auquel on ne trouve rien d'égal dans l'antiquité. » — « Devinez ce que je fais, écrit Mme de Sévigné à sa fille ; je recommence ce traité, et je voudrais bien en faire un bouillon et l'avaler. » C'est, en effet, un livre à la fois si court, si nourrissant et si pratique, qu'on voudrait se l'assimiler. Mentionnons encore les Essais de morale qui, selon Voltaire, sont utiles au genre humain et ne périront pas. Tandis que Arnauld se caractérise par une certaine impétuosité, Nicole, au contraire, porte dans ses ouvrages la douceur et l'onction qui le distinguaient. Mais celui qui, par la grandeur de son génie, devint le flambeau de Port Royal, fut Pascal, l'immortel auteur des
Provinciales.


Daniel Bonnefon, Les écrivains célèbres de la France, ou Histoire de la littérature française depuis l'origine de la langue jusqu'au XIXe siècle (7e éd.), 1895, Paris, Librairie Fischbacher.