Anthologie de poèmes sur le thème de la Terre



CRÉATION DU MONDE (extrait)

Au commencement, Dieu créa les cieux et la terre.
La terre était informe et vide ; il y avait des ténèbres à la surface de l’abîme, et l’esprit de Dieu se mouvait au-dessus des eaux.

[…]
Dieu dit : Que les eaux qui sont au-dessous du ciel se rassemblent en un seul lieu, et que le sec paraisse. Et cela fut ainsi. Dieu appela le sec terre, et il appela l’amas des eaux mers. Dieu vit que cela était bon. Puis Dieu dit : Que la terre produise de la verdure, de l’herbe portant de la semence, des arbres fruitiers donnant du fruit selon leur espèce et ayant en eux leur semence sur la terre. Et cela fut ainsi. La terre produisit de la verdure, de l’herbe portant de la semence selon son espèce, et des arbres donnant du fruit et ayant en eux leur semence selon leur espèce. Dieu vit que cela était bon. Ainsi, il y eut un soir, et il y eut un matin ; ce fut le troisième jour.

[…]
Dieu dit : Que la terre produise des animaux vivants selon leur espèce, du bétail, des reptiles et des animaux terrestres, selon leur espèce Et cela fut ainsi. Dieu fit les animaux de la terre selon leur espèce, le bétail selon son espèce, et tous les reptiles de la terre selon leur espèce. Dieu vit que cela était bon. Puis Dieu dit : Faisons. I’homme à notre image, selon notre ressemblance, et qu’il domine sur les poissons de la mer, sur les oiseaux du ciel, sur le bétail, sur toute la terre, et sur tous les reptiles qui rampent sur la terre. Dieu créa l’homme à son image, il le créa à l’image de Dieu, il créa l’homme et la femme. Dieu les bénit, et Dieu leur dit : Soyez féconds, multipliez, remplissez la terre, et l’assujettissez ; et dominez sur les poissons de la mer, sur les oiseaux du ciel, et sur tout animal qui se meut sur la terre.

La Genèse, Ancien Testament in La Sainte Bible, traduction protestante en langue française de Louis Segond (1876-1880) Ed. La Maison de la Bible.



PREMIER CHANT
(Extrait)


La terre se formait
Vives les nébuleuses
se trissaient en formant un espace au nez creux
pour que la terre y m son nid où l’arbre bleu
le veineux coquillage et le rouge autobus
et tous les vers meurtris toutes les roues à jantes
et les jambes à crans et les monts de granit
s’y forassent leur trou s’y fondissent eux-mêmes
oh jeunesse oh jeunesse oh ce soleil voilé
du viol de l’indigo des volets du violet
et des pleins de l’azur et des touches de rouge
et des chaleurs du jaune oh lumière oh jeunesse
oh soleil il se hisse imbibé de fardauds
des fardauds chauds d’un astre en loi d’évolution
il se hisse au-dessus de la ligne horizon
des jours majestueux des jours dégoulinant
les jours dégoulinaient le long de sa face orbe
dans la nuit ils coulaient La phosphoreuse morve
de leurs jets indistincts adulait le soleil
quand la terre hésitait à sortir du sommeil
du possible oh jeunesse oh jeunesse oh jeunesse

Raymond QUENEAU, Petite Cosmogonie Portative, Gallimard



CONVERSATION

(sur le pas de la porte avec bonhomie)

Comment ça va sur la terre ?
— Ça va ça va, ça va bien.

Les petits chiens sont-ils prospères ?
— Mon Dieu oui merci bien.

Et les nuages ?
— Ça flotte.

Et les volcans ?
— Ça mijote.

Et les fleuves ?
— Ça s’écoule.

Et le temps ?
— Ça se déroule.

Et votre âme ?
— Elle est malade
le printemps était trop vert
elle a mangé trop de salade.

JEAN TARDIEU, Le fleuve caché, in Le Livre d’or des poètes, tome 2, Seghers.



LA RONDE AUTOUR DU MONDE

Si toutes les filles du monde voulaient s’donner la main, tout
autour de la mer elles pourraient faire une ronde.

Si tous les gars du monde voulaient bien êtr’marins, ils f’raient
avec leurs barques un joli pont sur l’onde.

Alors on pourrait faire une ronde autour du monde, si tous les
gens du monde voulaient s’donner la main.

Paul FORT, Ballades françaises, (1897) Flammarion.



SALUT AU MONDE ! (extrait)

En moi s’élargit la latitude, s’allonge la longitude,
Asie, Afrique, Europe, sont à l’Est — I’Amérique à sa place
dans l’ouest,
Bandant le ventre de la terre s’enroule le brûlant équateur,
Étrangement nord et sud tournent les extrémités de l’axe,
En moi se trouve le plus long jour, le soleil se meut en
anneaux obliques, sans se coucher des mois durant,
Retiré en moi au moment voulu le soleil de minuit paraît
tout juste au-dessus de l’horizon et se renfonce,
En moi zones, mers, cataractes, forêts, volcans, groupes,
Malaisie, Polynésie, et les grandes îles des Indes Occidentales.

WALT WHITMAN, Poèmes et Proses, Gallimard.



Paysages : inventaire inachevé

[…] nous parvînmes assez rapidement à une profondeur considérable. Un sentiment étrangement solennel m’animait, et la lumière qui me précédait scintillait à mes yeux comme la bonne étoile indiquant la route qui mène aux trésors cachés de la nature. En bas, nous arrivâmes dans un véritable dédale de galeries, et mon aimable maître ne se lassait pas de répondre aux questions que dictait ma curiosité, ni de m’instruire des choses de son art. Le bruit de l’eau ruisselante, I’éloignement de la surface habitée, I’obscurité de l’enchevêtrement des galeries, la rumeur lointaine des mineurs au travail, tout cela me divertissait extraordinairement et, ravi, je me sentais à cette heure en pleine possession de ce qui avait toujours été l’objet de mon vœu le plus cher. Mais il est impossible d’expliquer et de décrire cette entière satisfaction d’une tendance innée, cette joie étonnante qu’on prend aux choses qui sont en rapport étroit avec notre nature intime ainsi qu’aux occupations auxquelles on était destiné et préparé dès le berceau. […] Avec quelle pieuse émotion j’ai vu pour la première fois de ma vie, le seize mars, il y a maintenant quarante-cinq ans, le roi des métaux en feuillets délicats dans les interstices de la roche ! J’eus l’impression qu’il y était comme enfermé dans de solides prisons et que son éclat saluait amicalement le mineur qui parmi tant de dangers et de difficultés s’était creusé à travers les épaisses murailles un chemin pour l’atteindre et l’amener à la lumière du jour, afin qu’aux couronnes et aux coupes des rois comme aux reliques des saints il parvînt aux honneurs, et qu’en des monnaies ornées d’effigies, fort appréciées et soigneusement conservées, il pût dominer et conduire le monde.

NOVALIS, Henri d’Ofterdingen, Auber-Montaigne.


Cet ouvrage pose le problème essentiel de l’idéalisme romantique : les rapports du moi et du monde. L’optimisme du poète, lisible dans ce court extrait, se fonde sur deux convictions fondamentales : de l’opposition entre l’harmonie primitive et la disharmonie présente doit naître une harmonie future, tandis qu’il revient à la poésie — qui est savoir et action — de sauver le monde.



QUATRE BALLADES JAUNES


La terre était
jaune.

Lisière d’eau,
pastoureau.

Ni lune blanche
ni étoile ne brillaient.

Lisière d’eau,
pastoureau.

Une vendangeuse brune
cueillait les larmes de la vigne.

Lisière d’eau, pastoureau.

Federico Garcia LORCA, Premières Chansons, 1922 in Anthologie Poétique, Charlot.




MANER Al GRILHED

Chemins rouille proliférant de racines,
Corbeaux turbulents aux allures de souches,
Ivresse de bois frais, d’aurore en lambeaux,
Arbres jaunes passés au rasoir du soleil levant,
Gésine sans hâte de la limaille de l’aube,
Patience paisible du village éparpillé.
Nécessaire dépouillement des hommes et des choses
Pour affronter l’odeur de bois mort de la souffrance.

PAOL KEINEG
Chroniques et croquis des villages verrouillés (Pierre Jean Oswald)



L’homme et la terre


CAMPAGNE DE SORIA

()
Oh ces silhouettes paysannes, contre le ciel !
Deux bœufs labourent lentement
sur un coteau, à l’orée de l’automne,
et entre les têtes noires qui ploient
sous le joug pesant,
pend un panier de jonc et de genêt :
le berceau d’un enfant ; et derrière les bœufs
marchent un homme qui s’incline vers la terre
et une femme qui jette la semence
dans les sillons ouverts.
Sous un nuage de carmin et de flamme,
dans l’or fluide et verdâtre
du couchant, les ombres se font géantes.

Antonio MACHADO, Terre de Castille, Seghers.



LE PAYSAN SE FAIT DES SOUCIS POUR SON CHAMP…
1
Le paysan se fait des soucis pour son champ
Il soigne son bétail, paie des impôts
Fait des enfants pour économiser les valets et
Dépend du prix du lait.
Les citadins parlent de l’amour du terroir
De la saine race paysanne et
Disent que le paysan est le fondement de la nation.
2
Les citadins parlent de l’amour du terroir
De la saine race paysanne et
Disent que le paysan est le fondement de la nation.
Le paysan se fait des soucis pour son champ
Il soigne son bétail, paie des impôts
Fait des enfants pour économiser les valets et
Dépend du prix du lait.

Bertolt BRECHT, Poèmes, 8, L’Arche.



BETTERAVES

Betteraves aux blessures de vin coupé d’eau — légumes ronchonneurs, antipathiques dès la chute de vos feuilles-chevelures — on vous entasse, rasées, par tombereaux sous la paille et une grosse croûte de terre qui vous feront passer l’hiver, relativement, au chaud.
À l’orifice de ces mausolées de nourriture, un bouchon de foin, mis un peu avant la rentrée des bêtes aux étables. N’ayons crainte : un fil électrifié repousse les mufles gourmands. Une batterie alimente le réseau et tape comme un cœur mesquin au bord du chemin.
Au mois d’avril — les animaux toujours
fermés en ce Loiret — les barbelés à bas, la pelouse a tout recouvert (sauf le front d’argile du mausolée) de pâquerettes, pissenlits, trèfles.
Je pousse les yeux plus haut.
La forêt d’Orléans déloge l’horizon.
Devant, Louis Couture, l’ami, s’entoure toutes les cinq secondes de l’arc en poussière du semeur.

JEAN BRETON, Je dis toujours adieu, et je reste, Librairie St-Germain-des-Prés.


L’homme enraciné

GRAINE FAIT RACE

Une épouvante. Les mots sont déroutés
Le cheval de la nuit hennit. Il se cabre
Tout noir. Veuf est le jour.
Stérile est mon pays faute de vent.
Mon pays est stérile : des astres
ont volé la gloire de son chef
Ma jeunesse me bâillonne
et cependant je laboure un parler vieux de trop de silence
et je me hâte et je laboure le silence
pendant que mes années passent et qu’une eau les charrie
Le blé d’amour n’est pas mûr.
Je plante mes dents dans la croûte du temps
Plus amère qu’une clameur d’euphorbe.
Mais on en tire une graine que je connais
— graine fait race —
Depuis la mort dont je naquis
Depuis la nuit de ma jeunesse.
(Traduction de l’auteur)

Henri ESPIEUX, Vive Manosque ! in La poésie occitane, Seghers, 1974.


LE MAL DE TERRE

Ah ! je sens bien que je suis trop profondément enraciné
Pour remonter comme un bouchon de liège sur le saladier
de punch de la ville
Un tel repose par un fond d’herbe
Près d’une eau rouge
En cette fin d’après-midi d’hiver !
Malgré moi malgré l’odeur de lin des maladies
Et l’insomnie
Dans les couloirs moroses de la chair
J’entends frapper
J’entends quelqu’un sous la paroi !
C’est en souvenir de ces oiseaux si faibles qu’ils ne peuvent
me haler
En souvenir d’un arbre seul chargé de baies
Et surtout dans le temps trop court des floraisons
Que je me raconte des choses.

René Guy CADOU, Les biens de ce monde, Seghers.


Il y a peu d’exemple, en poésie, d’un pareil enracinement, d’une telle stabilité, d’une fusion aussi totale entre un homme et ce qui le rattache a la terre originelle […]. Il avait appris, d’expérience, que le poète hors de sa sphère particulière et unique se trouve dépossédée de ses sources et de son impulsion créatrice.
(MICHEL MANOLL.)



ACCORDS

Des mains dures
Grattent et creusent les terres rudes
Mains rudes, terres dures
Dures, rudes
Rudes, dures.

Les caresses te plaisent
Le labeur t’apaise
Terre dure, terre rude
Caresses des mains dures
Labeur des mains rudes
Rudes, dures,
Dures, rudes.

Les mains rudes
Frôlent et caressent des reins durs,
Mains rudes, reins durs
Rudes, dures,
Dures, rudes.

Les caresses te plaisent,
Les frôlements t’apaisent
Fille noire aux seins durs
Caresses des mains rudes
Frôlements des mains dures
Dures, rudes
Rudes, dures.

Puis par couples
Les corps s’épousent souples,
Couples souples,
Souples couples.

Sur la terre rude
Leurs caresses te plaisent
Leurs amours t’apaisent
Terre dure, terre rude
Caresses des reins durs
Caresses des mains rudes,
Rudes, dures
Dures, rudes.

Birago DIOP in Anthologie africaine et malgache, Seghers.



HYMNE A LA TERRE

…Je te salue, ô Terre, ô Terre porte-grains,
Porte-or, porte-santé, porte-habits, porte-humains,
Porte-fruicts, porte-tours, alme, belle, immobile,
Patiente, diverse, odorante, fertile,
Vestue d’un manteau tout damassé de fleurs,
Passementé de flots, bigarré de couleurs.
Je te salue, ô cœur, racine, baze ronde,
Pied du grand animal qu’on appelle le Monde,
Chaste espouse du Ciel, asseuré fondement
Des estages divers d’un si grand bastiment.
Je te salue, o sœur, mere, nourrice, hostesse
Du Roy des animaus. Tout, ô grande princesse,
Vit en faveur de toy. Tant de cieux tournoyans
Portent pour t’esclairer leurs astres flamboyans ;
Le feu pour t’eschauffer sur les flotantes nues
Tient ses pures ardeurs en arcade estendues ;
L’air pour te refreschir se plait d’estre secoux
Or d’un aspre Borée, or d’un Zéphyre doux ;
L’eau, pour te destremper, de mers, fleuves, fonteines
Entrelasse ton corps tout ainsi que de veines.
Hé ! que je suis marri que les plus beaux esprits
T’ayent pour la plupart, o Terre, en tel mespris :
Et que les cœurs plus grands abandonnent superbes,
Le rustique labeur et le souci des herbes
Aux hommes plus brutaux, aux hommes de nul pris,
Dont les corps sont de fer, et de plomb les esprits…

Guillaume du BARTAS



LE MORT JOYEUX

Dans une terre grasse et pleine d’escargots
Je veux creuser moi-même une fosse profonde,
Où je puisse à loisir étaler mes vieux os
Et dormir dans l’oubli comme un requin dans l’onde.

Je hais les testaments et je hais les tombeaux ;
Plutôt que d’implorer une larme du monde,
Vivant, j’aimerais mieux inviter les corbeaux
À saigner tous les bouts de ma carcasse immonde.

Ô vers ! noirs compagnons sans oreille et sans yeux,
Voyez venir à vous un mort libre et joyeux !
Philosophes viveurs, fils de la pourriture,

A travers ma ruine allez donc sans remords,
Et dites-moi s’il est encor quelque torture
Pour ce vieux corps sans âme et mort parmi les morts !

Charles BAUDELAIRE, Spleen et Idéal, in Les Fleurs du Mal.




PAYS PLAT

Le pays de la mort est un pays sans voix
Au pur souffle d’ozone
Où pousse le genièvre
Entre pavot noir et calcédoine

Horizon vide au relent
D’éther au goût
De gingembre — alcool pâle
Épuisé quand l’acide
Y verdit les cuirasses
Y sèche les poignards
Au vent du cyclamen

Sans limites hors du songe
Amer Éden
Du bel oubli bercé par un dieu nul.

Alain MERCIER, Le Lion vert, Guy Chambelland.



L’effusion cosmique


TRILCE

(LIX)

La sphère terrestre de l’amour
qui s’est attardé en bas tourne,
tourne sans s’arrêter une seconde,
et nous sommes condamnés à supporter
son axe giratoire

La sphère tourne sur la meule du temps,
et s’aiguise,
s’aiguise jusqu’à sa perte

Centrifuge, mais oui, mais oui,
mais Oui,
Mais oui, mais oui. mais oui, mais oui : NON !
Et je m’écarte jusqu’à bleuir, et en m’écartant
je durcis à en écraser mon âme !

César VALLEJO, Espagne, éloigne de moi ce calice, (P.J. Oswald)


À propos de Trilce, recueil composé en 1922, César Vallejo déclarait : « Aujourd’hui et plus que jamais peut-être, je sens graviter sur moi une obligation sacrée d’homme et d’artiste, jusqu’alors inconnue : celle d’être libre. » Cette attitude de rébellion est indissociable d’un contrat cosmique comme chez la plupart des poètes d’Amérique latine.


LA TERRE

(Ramassons simplement une motte de terre)

Ce mélange émouvant du passé des trois règnes, tout traversé, tout infiltré, tout cheminé d’ailleurs de leurs germes et racines, de leurs présences vivantes : c’est la terre.
Ce hachis, ce pâté de la chair des trois règnes.

Passé, non comme souvenir ou idée, mais comme matière.
Matière à la portée de tous, du moindre bébé ; qu’on peut saisir par poignées, par pelletées.

Si parler ainsi de la terre fait de moi un poète mineur, ou terrassier, je veux l’être ! Je ne connais pas de plus grand sujet.

Comme on parlait de l’Histoire, quelqu’un saisit une poignée de terre et dit : « Voilà tout ce que nous savons de l’Histoire Universelle. Mais cela nous le savons, le voyons ; nous le tenons : nous l’avons bien en mains.
Quelle vénération dans ces paroles !

Voici aussi notre aliment ; où se préparent nos aliments. Nous campons là-dessus comme sur les silos de l’histoire, dont chaque motte contient en germe et en racines l’avenir.

Voici pour le présent notre parc et demeure : la chair de nos maisons et le sol pour nos pieds.
Aussi notre matière à modeler, notre Jouet.

Il y en aura toujours à notre disposition. Il n’y a qu’à se baisser pour en prendre. Elle ne salit pas.

On dit qu’au sein des géosynclinaux, sous des pressions énormes, la pierre se reforme. Eh bien, s’il s’en forme une, de nature particulière, à partir de la terre proprement dite, improprement appelée végétale, à partir de ces restes sacrés, qu’on me la montre ! Quel diamant serait plus précieux !

Voici enfin l’image présente de ce que nous tendons à devenir.
Et, ainsi, le passé et l’avenir présents.
Tout y a concouru : non seulement la chair des trois règnes, mais l’action des trois autres éléments : I’air, I’eau, le feu.
Et l’espace, et le temps.

Ce qui est tout à fait spontané chez l’homme, touchant la terre, c’est un affect immédiat de familiarité, de sympathie, voire de vénération, quasi filiale.

Parce qu’elle est la matière par excellence.

Or, la vénération de la matière : quoi de plus digne de l’esprit ?
Tandis que l’esprit vénérant l’esprit… voit-on cela ?
— On ne le voit que trop.

Francis PONGE, Pièces, Gallimard, 1962.



ABÎME (extrait)

LA TERRE

Tu n’es que ma vermine.
Le sommeil, lourd besoin, la fièvre, feu subtil,
Le ventre abject, la faim, la soif, l’estomac vil,
T’accablent, noir passant, d’infirmités sans nombre,
Et, vieux, tu n’es qu’un spectre, et mort, tu n’es qu’une ombre.
Tu t’en vas dans la cendre ! Et moi je reste au jour ;
J’ai toujours le printemps, l’aube, les fleurs, l’amour ;
Je suis plus jeune après des millions d’années.
J’emplis d’instincts rêveurs les bêtes étonnées.
Du gland je tire un chêne et le fruit du pépin.
Je me verse, urne sombre, au brin d’herbe, au sapin,
Au cep d’où sort la grappe, aux blés qui font les gerbes.
Se tenant par la main, comme des sœurs superbes,
Sur ma face où s’épand l’ombre, où le rayon luit,
Les douze heures du jour, les douze heures de nuit
Dansent incessamment une ronde sacrée.
Je suis source et chaos ; j’ensevelis, je crée.
Quand le matin naquit dans l’azur, j’étais là.
Vésuve est mon usine, et ma forge est l’Hékla ;
Je rougis de l’Etna les hautes cheminées.
En remuant Cuzco, j’émeus les Pyrénées.
J’ai pour esclave un astre ; alors que vient le soir
Sur un de mes côtés jetant un voile noir,
J’ai ma lampe, la lune au front humain m’éclaire ;
Et si quelque assassin, dans un bois séculaire,
Vers l’ombre la plus sûre et le plus âpre lieu
S’enfuit, je le poursuis de ce masque de feu.
Je peuple l’air, la flamme et l’onde : et mon haleine
Fait comme l’oiseau-mouche éclore la baleine ;
Comme je fais le ver, j’enfante les typhons.
Globe vivant, je suis vêtu des flots profonds,
Des forêts et des monts ainsi que d’une armure.

Victor HUGO, La Légende des Siècles.


Composé en 1853, ce poème ne fut publié qu’en 1877. Hugo — qui croyait en un Dieu créateur et conservateur de l’univers — fait dialoguer l’Homme et la Terre : c’est le choc de deux orgueils. Ici, la Terre donne la réplique ; ce passage fait écho à l’Hymne que le poète avait placé en tête de la deuxième série de La Légende des Siècles, où la Terre apparaissait « belle » et « bonne ».



ACTE PREMIER (extrait)

.. .. .. .. .. .. .. .. .. .. …. .. .. .. .. .. .. .. ..
La Terre : Je suis la Terre, ta mère ; elle dont les veines de roche, jusqu’à la dernière fibre de l’arbre le plus altier dont les feuilles minces tremblaient dans l’air glacé, s’emplirent de joie comme le sang court en un corps vivant, lorsque de son sein, tel un nuage de splendeur, tu surgis, esprit d’ardente allégresse ! Et à ta voix ses fils languissants relevèrent leurs fronts prosternés de la poussière qui les souillait, et notre Tyran tout-puissant pâlit de farouche terreur, jusqu’à ce que son tonnerre t’enchaînât ici. Alors, tu vois ces mondes innombrables qui flamboient et tournent autour de nous : leurs habitants virent ma sphère lumineuse pâlir dans le vaste Ciel ; I’océan fut soulevé d’une tempête mystérieuse, et un feu nouveau, jaillissant de montagnes de neige éclatante qu’une convulsion avait fendues, secoua sa chevelure sinistre sous le Ciel irrité ; la Foudre et l’Inondation désolèrent les plaines ; des chardons bleus fleurirent dans les cités ; des crapauds affamés rampèrent haletants en des chambres voluptueuses ; la Peste s’était abattue sur l’homme, sur la bête, et le ver, avec la Famine, et une nielle noire sur l’herbe et l’arbre ; et dans le blé, et les vignes, et le gazon des prairies pullulaient des plantes vénéneuses indéracinables, épuisant leur sève, car mon sein blême avait tari de chagrin ; et l’air léger, mon souffle, était souillé par la contagion de la haine d’une mère, exhalée sur le destructeur de son fils. Oui, j’ai entendu ta malédiction ; et si tu l’as oubliée, mes mers pourtant et mes fleuves sans nombre, mes montagnes, mes cavernes, mes vents, et cet air sans limite, et le peuple sans voix des morts, la conservent, charme gardé comme un trésor.

Percy Bysshe SHELLEY, Prométhée Délivré. (Aubier-Flammarion)


LA TERRE

Je t’aime d’un amour si joyeux et si tendre
Ô toi qui me créas pour exalter le Beau
Que lorsqu’il sera temps d’éteindre le flambeau
Et de choisir la place où doit dormir la cendre
Je dirai seulement : la Terre est mon tombeau.
J’ai laissé de mon cœur dans toutes ses contrées ;
Ici j’aimais les jours, là-bas j’aimais les nuits ;
Et dans mon souvenir, comme au secret d’un puits,
Les faces aux beaux yeux autrefois rencontrées
Se mirent longuement pour tromper mes ennuis.
Des paysages purs rêvent dans ma mémoire
Comme un mirage étrange au sein des brumes d’or ;
Penchez-vous vers mon cœur : vous entendrez encor
Dans ce monde lointain une rumeur de foire
Des bruits de va-et-vient et des sanglots de cor.
Ce cœur tantôt bruyant et tantôt solitaire
Fut comme une cité fière de son jardin ;
Non, amis, approchez ; donnez-moi votre main ;
Et surtout dites-moi : « Toute la douce terre
Sûrement tu l’auras pour sépulcre demain.
Elle n’a point d’amant qui te soit comparable ;
C’est toi qui nous appris la douceur de l’aimer ;
Tu fus d’abord la graine, elle te fit germer
Et tu devins un lis. Sur ta fleur lamentable
Avec quelle douceur elle se va fermer ! »
— Certes, certes, amis bien avant ma venue
D’autres s’étaient nourris de la même ferveur ;
Mais il n’est point d’esprit, mais il n’est point de cœur
Qui sache mieux que moi chérir la mer, la nue,
L’orage, le soleil, la joie et la douleur.
Si j’élevais un temple à mon idolâtrie
Afin d’y réunir tout ce qui me fut cher
Son ombre couvrirait et la terre et la mer.
Je n’ai point de maison ; je n’ai point de patrie ;
L’univers seul a su combler mon cœur amer.
J’aimais également toutes les créatures
Et jamais je n’ai su morceler mon amour ;
J’ai vécu solitaire au sommet de ma tour
Les yeux illuminés de visions futures.
Humble ami de la nuit et confident du jour
J’écoutais battre au cœur compatissant des choses
L’écho mystérieux de cet émoi divin
Qui me dévorait l’âme et déchirait le sein.
Et quand je m’endormais, sous mes paupières closes
Le monde triste et beau ressuscitait soudain.

O.V. de L. MILOSZ, Les Éléments. (André Silvaire)


Une filiation directe rattache ce drame lyrique en 4 actes, écrit en 1820, à l’œuvre d’Eschyle : Prométhée a maudit Zeus autrefois, et refuse de livrer la connaissance qu’il a du sort funeste qui pèse sur le roi des Dieux ; enchaîné sur un pic rocheux du Caucase où l’aigle de l’Olympe vient lui déchirer les entrailles, Prométhée subit les souffrances expiatrices d’un sauveur. La lutte de l’homme contre le principe du mal, de la conscience contre l’arbitraire, est soutenue par une foi invincible dans le règne futur de la justice et de l’amour. Par la douleur, I’homme gravit peu à peu les degrés du bonheur sur la terre : le rapport étroit et vital entre lui et la planète est symbolisé par cette relation maternelle : « Je suis la Terre, ta mère. »