Anthologie de poèmes
: matin, midi, soir, nuit



Le matin

Tableau de Paris

L’ombre s’évapore,
Et déjà l’aurore
De ses rayons dore
Les toits d’alentour
;
Les lampes pâlissent,
Les maisons blanchissent,
Les marchés s’emplissent,
On a vu le jour.

De la Villette,
Dans sa charrette,
Suzon brouette
Ses fleurs sur le quai,

Et de Vincennes
Gros-Pierre amène
Ses fruits que traîne
Un âne efflanqué.
Déjà l’épicière,
Déjà la fruitière,
Déjà l’écaillère
Saute à bas du lit.
L’ouvrier travaille,
L’écrivain rimaille,
Le fainéant bâille,
Et le savant lit…

Marc-Antoine DÉSAUGIER (1772-1827)
in Robert Sabatier « Histoire de la Poésie française » (Albin Michel)




Réveil

Si tu savais encore te lever de bonne heure,
On irait jusqu’au bois, où, dans cette eau qui pleure
Poursuivant la rainette, un jour, dans le cresson
Tremblante, tes pieds nus ont leur nacre baignée.
Déjà le rossignol a tari sa chanson
;
L’aube a mis sa rosée aux toiles d’araignée,
Et l’arme du chasseur, avec un faible son,
Perce la brume, au loin, de soleil imprégnée.

Paul-Jean TOULET (1867-1920), Les Contrerimes, Émile-Paul.




Matin

T’es-tu déjà réveillé
juste entre la nuit et le jour? Entre la fin de la nuit et le début du jour? À l’orée de l’aurore, sur le bord fin de l’aube. Tu vois?
Après les derniers rayons de lune et avant, juste avant
les premiers rayons de soleil.
Ce n’est pas le jour.
Ce n’est pas la nuit.
C’est autre chose
:
Les loups se couchent
comme des peaux de chèvres
et monsieur Seguin embrasse de sa bouche
madame Seguin sur les lèvres.

Alain SERRES, N’écoute pas celui qui répète, (Éd. Manier — Mellinette) (né en 1956)





Point du jour

L’horizon blanc semble un rêve
L’étoile éteint son flambeau
L’eau blême éclaire la grève
;
Le spectre matin soulève
Le couvercle du tombeau.

Victor HUGO, Fragments poétiques, in Œuvres complètes, Club français du livre. (1802-1885)




Le petit jour
Le petit jour bat la semelle Il guette pour voir si j’allume

Il fait craquer la gelée blanche
s’amuse à souffler sur la lune
Son haleine fait de la buée Le petit jour a froid aux pieds
Je me réveille dans mon chaud J’aimerais bien prendre mon temps
n’ouvrir les yeux que s’il fait beau Hélas le petit jour m’attend

- Petit jour qui deviendras grand
pourquoi frappes-tu à ma porte
?
— Je m’ennuie tout seul dans le noir Prépare-nous un bon café
— Petit jour qu’est-ce que tu apportes
? Va au moins me chercher du bois

- Je t’apporte le rouge-gorge
l’odeur du brouillard dans les bois
Je me lève donc avec le jour Il entre Il fait entrer le froid

Le petit jour devenu grand
disparaît et me laisse en plan

Me voilà seul avec le feu
avec le grand jour et le chat
C’est tous les matins même jeu Le jour m’éveille et puis s’en va
Je dis on ne m’y prendra plus Petit jour je n’ouvrirai plus

Mais demain encor je serai content
de me réveiller habitant du temps

Avec un petit jour qui m’attend à la porte
et qui bat la semelle attendant que je sorte

Claude ROY, La Nouvelle guirlande de Julie, Éd. ouvrières.
(né en 1915)


Le jour aujourd’hui s’est levé…

…le jour aujourd’hui s’est levé
De fort méchante humeur, et l’aube a la migraine.
La plante avec ennui sème dans l’air sa graine,
L’oiseau bâille, le vent bougonne…

Victor HUGO « Fragments poétiques » (op. cit.)



Un endroit nommé matin

Y aura-t-il?

Y aura-t-il pour de vrai un matin?
Existe-t-il cette chose
: le jour?
Pourrais-je le voir du haut des montagnes
Si j’étais aussi grande qu’elles
?

A-t-il des pieds comme les nénuphars
?
A-t-il des plumes comme les oiseaux
?
L’apporte-t-on des célèbres pays
Dont on ne m’a jamais parlé
?

Oh savant! Oh marin!
Oh, Sage descendu des cieux
!
Dites s’il vous plaît à un petit pèlerin
Où se trouve l’endroit nommé matin


Émily DICKINSON
in Alain Bosquet,
Émily Dickinson, Seghers.
(poète américain, 1830-1886)




Fenêtres ouvertes

J’entends des voix. Lueurs à travers ma paupière,
Une cloche est en branle à l’église Saint-Pierre.
Cris des baigneurs. Plus près
! plus loin! non, par ici!
Non, par là
! Les oiseaux gazouillent. Jeanne aussi.
Georges l’appelle. Chants des coqs. Une truelle
Racle un toit. Des chevaux passent dans la ruelle.
Grincement d’une faux qui coupe le gazon.
Chocs. Rumeurs. Des couvreurs marchent sur la maison.
Bruits du port. Sifflement des machines chauffées.
Musique militaire arrivant par bouffées.
Brouhaha sur le quai. Voix françaises. Merci.
Bonjour. Adieu. Sans doute il est tard, car voici
Que vient tout près de moi chanter mon rouge-gorge.
Vacarme des marteaux lointains dans une forge.
L’eau clapote. On entend haleter un steamer.
Une mouche entre. Souffle immense de la mer.


Victor HUGO in Robert Sabatier


Oui, tu es l’avenir, la grande aurore
qui point des plaines de l’éternité.
Tu es le cri du coq après la nuit du temps,
tu es rosée, matines, jeune fille,
tu es le voyageur, la mort, la mère…

Rainer Maria Rilke


Matin de décembre

On s’éveille
du coton dans les oreilles
une petite angoisse douce
autour du cœur comme mousse
;
C’est la neige
l’hiver blanc
sur ses semelles de liège
qui nous a surpris, dormant.

Guy-Charles CROS, Avec des Mots, Éd. J.-J. Pauvert.
(1879-1961)


Le matin

Cri du coq
Chant du cygne de la nuit
Monocorde et fastidieux message
Qui me crie
Aujourd’hui ça recommence
Aujourd’hui encore aujourd’hui
Je n’entends pas ta romance
Et je fais la sourde oreille
Et je n’écoute pas ton cri
Pourtant je me lève de bonheur
Presque tous les jours de ma vie
Et j’égorge en plein soleil
Les plus beaux rêves de mes nuits.

Jacques PRÉVERT, Histoires, Gallimard.
(1900-1977)


Petite marguerite…

Petite marguerite, au bord du chemin vert,
Au souffle du matin tiens ton calice ouvert.

Chassant l’ombre des nuits comme un voile qu’il lève,
À l’Orient doré le doux soleil s’élève,
La brise rafraîchit les feuilles du buisson,
Et la rosée humide en courbant le brin d’herbe,
Tremble, brille et paraît comme un rubis superbe,
Que l’insecte vient boire en cessant sa chanson.
À cette heure du jour où tout paraît mystère,
Où tout semble harmonie au ciel et sur la terre.

Pierre GILLAND, La Muse et la nécessité, in Robert Sabatier (op. cit.)

(1815-1857)



La lumière de midi



Midi

Au bord de la mer Tyrrhénienne
Au pied d’une tour en ruine
Sous la rousse lumière de midi
Trois amis se sont assis
Qui devisent de choses vagues
De simples choses qu’il est doux d’agiter entre amis.

Voyez ce vaisseau génois
Tout blanc dans le feu de midi
Qui fuit à toutes voiles vers le large
Et vers l’éclat de l’Orient rose.

Le vaisseau disparaît à l’autre bout du monde
Le ciel est pur l’heure est comble
Et les amis font silence
Unis dans une quiète nostalgie.

Qu’est ce donc qui est venu qui ne reviendra plus
Qui est le secret d’un instant perdu
Quelle ombre a passé soudain
Comme un épervier fauve
Dans la lumière dorée de midi
Sur la mer calme et sur une belle journée
?

André PIEYRE DE MANDIARGUES, L’Age de craie, Gallimard.
(né en 1909)



R.C. Seine N° (extrait)

Peu à peu cependant, tandis que l’heure tourne, le flot monte dans les corbeilles à papier. Lorsqu’il va déborder, il est midi: une sonnerie stridente invite à disparaître instantanément de ces lieux. Reconnaissons que personne ne se le fait dire deux fois. Une course éperdue se dispute dans les escaliers, où les deux sexes autorisés à se confondre dans la fuite alors qu’il ne l’étaient pas pour l’entrée, se choquent et se bousculent à qui mieux mieux.

C’est alors que les chefs de service prennent vraiment conscience de leur supériorité: « Turba ruit ou ruunt »; eux, à une allure de prêtre, laissant passer le galop des moines et moinillons de tous ordres, visitent lentement leur domaine, entouré par privilège de vitrages dépolis, dans un décor où les vertus embaumantes sont la morgue, le mauvais goût et la délation — et parvenant à leur vestiaire, où il n’est pas rare que se trouvent des gants, une canne, une écharpe de soie, ils se défroquent tout à coup de leur grimace caractéristique et se transforment en véritables hommes du monde.

Francis PONGE, Le Parti pris des choses, Gallimard.
(né en 1899)


L’heure de midi

Midi! l’heure de feu! l’heure à la rouge haleine,
Sur les champs embrasés pèse un air étouffant
:
Le soleil darde à pic ses flammes sur la plaine,
Le ciel brûle, implacable, et la terre se fend.

La nature n’a plus ni brise ni murmure
;
Le flot tarit
; dans l’herbe on n’entend rien frémir;
Les pics ardents, les bois aux muettes ramures,
D’un morne et lourd sommeil tout semble au loin dormir.

L’immobile palmier des savanes brûlantes,
Abritant les troupeaux sous les rameaux penchés,
Courbe languissamment ses palmes indolentes
Sur les bœufs ruminants dans son ombre couchés.

Auguste LACAUSSADE, Poèmes et paysages, in Robert Sabatier (op. cit.)
poète réunionnais (1817-1897)


Midi

Une abeille aux cheveux
Et la tête vide.

C’est midi
Dont la hauteur du temps grésille
:

Une poignée d’abeilles dans une cithare
!

Paul FARELLIER, L’lntempérie douce, Le Pont de l’Épée.
poète contemporain



Jeune fille à midi

Jeune fille au pied de miel
au pied de ciel dites-vous
à courir dans le soleil
vous brûlez un petit peu

vous précipitez le feu
au cœur de la marguerite
amour nuage déjà bleu
tourne le cœur à coup de rêves

mais qui l’a dit qui le dira
c’est délire lyre en feu
voler et mieux brûler les cieux
jeune fille fleur feu

Marcel SAINT-MARTIN, Le Cheval étoilé, Seghers.
(né en 1922)


Crépuscule

Crépuscule

Le crépuscule est tombé.
Tout ce qui était proche déjà s’éloigne.
Mais d’abord est montée
La douce lumière de l’étoile du soir.
Tout vacille, incertain.
Des brouillards en rampant s’élèvent.
Reflétant de profondes ténèbres,
Le lac noir repose.

Vers l’est seulement
Je pressens l’éclat de la lune.
La chevelure des saules élancés
Caresse le flot proche.
A travers de vivants jeux d’ombres
Tremble le magique éclat de l’astre.
Et par les yeux, la fraîcheur
Au cœur s’insinue, caressante.

Wolfgang GOETHE, Chansons, Albin Michel.
(écrivain allemand, 1749-1832)



Paysage des sentiers de lisière (extrait)
à Jules Supervielle

Il arrive que l’on entende,
figé sur place dans le sentier aux violettes,
le heurt du soulier d’une femme
contre l’écuelle de bois d’un chien
par un très fin crépuscule,
alors le silence prend une ampleur d’orgue…

Jean FOLLAIN, Usage du temps, Gallimard.
(1903-1971)



Jeune fille nègre

Tu es comme un sombre et chaud crépuscule
Au milieu de la douceur de juin
Quand les premières violettes
ont presque oublié leur nom
Et que les sombres roses rouges sont en fleur.
Tu es comme un sombre et chaud crépuscule
Au milieu de la douceur de juin
Avant que les brûlantes nuits d’été
Ne flambent, blanches d’étoiles.

Langston HUGHES
in Raymond Quinot, Langston Hughes ou l’Étoile noire, Ed. C.E.L.F Belgique.
écrivain noir américain, 1902-1967.



Le coucher du soleil

Quand le soleil du soir parcourt les Tuileries
Et jette l’incendie aux vitres du château
;
Je suis la Grande Allée et ses deux pièces d’eau
Tout plongé dans mes rêveries
!

Et de là, mes amis, c’est un coup d’œil fort beau
De voir, lorsqu’à l’entour la nuit répand son voile
Le coucher du soleil, riche et mouvant tableau,
Encadré dans l’Arc de l’Etoile
!

Gérard de NERVAL, Odelettes, Gallimard.
(1808-1855)


L’heure du berger

La lune est rouge au brumeux horizon;
Dans un brouillard qui danse, la prairie
S’endort fumeuse, et la grenouille crie
Par les joncs verts où circule un frisson
;

Les fleurs des eaux referment leur corolle
;
Des peupliers profilent aux lointains,
Droits et serrés, leurs spectres incertains
;
Vers les buissons errent les lucioles
;

Les chats huants s’éveillent, et sans bruit
Rament l’air noir avec leurs ailes lourdes,
Et le zénith s’emplit de lueurs sourdes.
Blanche, Vénus émerge, et c’est la Nuit.


Paul VERLAINE, Poèmes saturniens
(1844-1896)


L’ombre du soir

Paris

Le ciel brillait d’un sourire incarnat
Noyant Paris de brume violette
;
Triste, le jour lassé s’abandonna,
Contre le sol pressant soudain sa tête.

Avec lenteur s’ouvrit l’aile du soir,
Une aile bleue, au-dessus de la terre
;
Quelqu’un saisit une poignée de pierres
Et les jeta dans un sombre miroir.

En de changeants satins berce la Seine,
Avec douceur, un petit vapeur blanc
;
Sur l’eau la fête ainsi que sur la scène
Répand son luxe avec ses feux dansants
;

Venant au fleuve, en rangs sur lui se penchent
Les peupliers qui semblent des géants
;
Dans la dentelle étrange de leurs branches
S’allume un clair semis de diamants.

Maximilien VOLOCHINE
in Katia Granoff, Anthologie de la poésie russe, Christian Bourgois.
poète russe (1878-1932)



Le temps était gris…

Le temps était gris et cru,
le soir est clair et plus doux.
Sûrement on attend quelque empereur.
Toutes les maisons s’illuminent.
Si clair et solennel
était l’angélus du soir.
Les vieux contemplent le ciel
et les enfants sont riches.

Rainer Maria RILKE, Poésie, Emile-Paul.
poète allemand (1875-1956)



Chanson de la petite chauve-souris

Dans le ciel d’orange et de rose
La lune à deux cornes a lui.
Ce soir délicieux m’étonne et me repose…

Une petite chauve-souris
Vient visiter sans aucun bruit
Le jardin, respirant le miel des lauriers-roses.

Un chariot là-bas fait un merveilleux cri
Et tout arbre s’adonne à sa métamorphose…

Dans le ciel d’orange et de rose
La lune à deux cornes a lui.

Louis CODET, Poèmes et chansons, Gallimard.
(1876-1914)


Le héros

Maman, imaginons que nous sommes en voyage, et
que nous traversons une contrée étrange et pleine de périls.
Tu vas en palanquin, et moi je trotte à côté sur un cheval
roux.
C’est le soir, le soleil disparaît. Le désert de Joradighi
s’étend, blême et gris devant nous. Le pays est désolé,
stérile.
Tu as peur, tu te demandes où nous sommes arrivés.
Je te dis
: « Ne crains rien, Maman".
Dans la prairie où les chardons piquent, un sentier étroit
s’interrompt par endroits.
Dans le vaste pré on ne voit pas de bétail, les bêtes
sont retournées à l’étable, dans leurs villages.
L’obscurité augmente, et nous ne savons plus où nous
allons.
Soudain tu m’appelles, et tu murmures: « Quelle est cette
lumière près de la rive?"
Juste à ce moment éclate un effroyable hurlement, et
des ombres se précipitent vers nous en courant.
Tu te blottis dans ton palanquin et tu pries les dieux.
Les porteurs, tremblants de peur, se cachent dans les
broussailles.
Je te crie: « N’aie pas peur, Maman, je suis là ».

Rabindranath TAGORE, La jeune lune, in Odette Aslan, Radindranath Tagore, Seghers.
poète indien, 1861-1941



Les épiceries

Le soleil meurt: son sang ruisselle aux devantures;
Et la boutique immense est comme un reposoir
Où sont, par le patron, rangés sur le comptoir,
Comme des cœurs de feu, les bols de confitures.

Et pour mieux célébrer la chute du soleil,
L’épicier triomphal qui descend de son trône,
Porte dans ses bras lourds un bocal d’huile jaune
Comme un calice d’or colossal et vermeil.

L’astre est mort
; ses derniers rayons crevant les nues
Illuminent de fièvre et d’ardeurs inconnues
La timide praline et les bonbons anglais.

Heureux celui qui peut dans nos cités flétries
Contempler un seul soir pour n’oublier jamais
La gloire des couchants sur les épiceries
!

Vincent MUSELLI, Les Masques, Points et Contrepoints.

(1879-1956)



La nuit


Nos étoiles

La trompette sonne et résonne
Sonne l’extinction des feux
Mon pauvre cœur je te le donne
Pour un regard de tes beaux yeux
Un mouvement de ta personne

Et c’est dix heures tout s’endort
J’écoute ronfler la caserne
Le vent qui souffle vient du Nord
La lune me sert de lanterne
Un chien perdu crie à la mort

La nuit s’écoule lente lente
Les heures sonnent lentement
Toi que fais-tu belle indolente
Tandis que veille ton amant
Qui soupire après son amante

Et je cherche au ciel constellé
Où sont nos étoiles jumelles
Mon destin au tien est mêlé
Mais nos étoiles où sont-elles
O ciel mon joli champ de blé

La nuit s’écoule doucement
Je vais enfin dormir tranquille
Tes yeux qui veillent ton amant
Sont-ce pas ma belle indocile
Nos étoiles au firmament

3 févrer 1915

Guillaume APOLLINAIRE, Poèmes à Lou, Ed. Ballard/Lecat.
(1880-1918)


Découverte

Soir de grand silence comme lorsqu’on n’attend rien du
lendemain.
Quelqu’un brûle une allumette dans le couloir — une deuxième, une troisième; il essaye
de trouver une porte; il tâtonne. On entend ses pas circonspects
en même temps que le bruit de la flammèche. On trouvera
dans l’escalier et le couloir beaucoup d’allumettes brûlées —
le vent soufflait, les éteignait. Il ne trouve pas la poignée de la porte.
Puis il s’assit sur la dernière marche et de la boîte vide, dans l’ombre,
il confectionna un charmant jeu d’enfant. Là, il sourit.
Et sur l’heure le jour commença à poindre, lorsqu’il s’aperçut
Qu’il se trouvait exactement devant sa porte.

Yannis RITSOS, La Sonate au clair de lune et autres poèmes, Seghers.
poète grec, né en 1909



Mère nuit

Il a fait aurore toute la nuit.
La clarté de la nuit m’a réveillé au milieu de la nuit,
une nuit venue d’un autre âge.
Et moi je lui disais: « Mère nuit, Mère nuit,
dites-moi, dites-moi, et dites-lui aussi,
dites-lui, à mon petit frère au doux visage,
ce qui vous fait être claire ainsi. »
Ma main pendait hors du lit.
La nuit entra et s’accroupit.
Ma main pendait hors du lit.
La nuit entra et s’accroupit.
Je sentis sur ma main poser son museau froid.
Je lui dis: « Mère nuit, vous devez avoir froid.
Entrez dans notre lit.
Il y a de la place pour trois. »
Ensuite il a neigé de l’oubli, de l’oubli,
de l’oubli, de l’oubli, de l’oubli.

Henry de MONTHERLANT, Encore un instant de bonheur, Gallimard.
(1896-1972)



Parfois au fond de la nuit…

Parfois, au fond de la nuit,
le vent s’éveille comme un enfant s’éveille.
Tout seul il marche dans l’allée,
doucement, doucement, vers le village.

A tâtons, jusqu’à l’étang il s’avance
et y fait le guet
:
les maisons sont toutes blanches,
et les chênes, muets.

Rainer Maria Rilke, Poésie, Emile-Paul.



Le correspondant


Il arrive la nuit que je ne dorme pas durant des heures.
Autrefois, je me retournais comme une folle dans mon lit.
Et puis je me suis mise à inventer des lettres
Pour des gens lointains et gentils, moi qui ne connais personne.
Maintenant je vois dans le noir, comme aux cinémas de campagne,
Des signes sur l’écran parmi des poussières d’étoiles
:
C’est moi qui parle, ainsi qu’un champ de marguerites fleurit.
Si je voulais, je crois que je pourrais en faire un livre
;
Et mes rêves aussi mériteraient d’être décrits.
Je descends de grands escaliers, en longue robe blanche
;
Des personnes très bien m’attendent tout en bas des marches
:
Ah nous avons reçu votre lettre, ma chère… Il est minuit.
On s’éloigne en causant sous les arbres qui s’illuminent.
Passent sans aucun bruit de profondes automobiles.
Les boulevards touchent le sable de la mer. Je ris,
Et c’est frais dans mon col de renard couleur de lune.
Vous êtes là, ramassé sous le mur à Ibmbre courte,
Comme au verger d’enfance où je n’ai pas osé pousser un cri.

Jacques RÉDA, Le Mai sombre, N.R.F.
né en 1929