Anthologie de poèmes sur le thème des chambres


NAISSANCE

La sage-femme a dit: « Ça y est! »
Elle est grosse et rouge, elle rit
et puis elle a encore dit
:
« Tout le monde sait ce que c’est. »
Et la mère aussi a souri.

Elle était blanche comme un drap.
C’est une fille,
une de plus dans la famille,
c’est une fille et puis voilà.

La chambre sentait fort l’été,
les contrevents étaient tirés,
on entendait les chars rentrer,
dehors les lézards dormaient sur les pierres
;
et sur la route,
les poules rousses
gloussaient comme un tout vieux qui tousse,
en se roulant dans la poussière.

Charles-Ferdinand RAMUZ in Le Livre d’Or des Poètes, Seghers.
poète suisse (1878-1947)



UNE ALCÔVE AU SOLEIL LEVANT

L’humble chambre a l’air de sourire
Un bouquet orne un vieux bahut
;
Cet intérieur ferait dire
Aux prêtres
: Paix! aux femmes: Chut!

Au fond une alcôve se creuse.
Personne. On n’entre ni ne sort.
Surveillance mystérieuse
!
L’aube regarde
; un enfant dort.

Une petite en ce coin sombre
Était là dans un berceau blanc,
Ayant je ne sais quoi dans l’ombre
De confiant et de tremblant.

Elle étreignait dans sa main calme
Un grelot d’argent qui penchait
;
L’innocence au ciel a la palme,
Et sur la terre le hochet.

Comme elle sommeille
! Elle ignore
Le bien, le mal, le cœur, les sens.
Son rêve est un sentier d’aurore
Dont les anges sont les passants.

Son bras, par instants, sans secousse,
Se déplace, charmant et pur
;
Sa respiration est douce
Comme une mouche dans l’azur.

Le regard de l’aube la couvre
;
Rien n’est auguste et triomphant
Comme cet œil de Dieu qui s’ouvre
Sur les yeux fermés de l’enfant.

Victor HUGO, Les Chansons des Rues et des Bois.
(1802-1885)



LES ÉTRENNES DES ORPHELINS

La chambre est pleine d’ombre
; on entend vaguement
De deux enfants le triste et doux chuchotement.
Leur front se penche, encore alourdi par le rêve,
Sous le long rideau blanc qui tremble et se soulève…

Or les petits enfants, sous le rideau flottant,
Parlent bas comme on fait dans une nuit obscure.
Ils écoutent, pensifs, comme un lointain murmure…
Ils tressaillent souvent à la claire voix d’or
Du timbre matinal, qui frappe et frappe encor
Son refrain métallique en son globe de verre…
— Puis, la chambre est glacée… on voit traîner à terre,
Épars autour des lits, des vêtements de deuil
:
L’âpre bise d’hiver qui se lamente au seuil
Souffle dans le logis son haleine morose
!
On sent, dans tout cela, qu’il manque quelque chose…
— Il n’est donc point de mère à ces petits enfants,
De mère au frais sourire aux regards triomphants
?
Elle a donc oublié, le soir, seule et penchée,
D’exciter une flamme à la cendre arrachée,
D’amonceler sur eux la laine et l’édredon
Avant de les quitter en leur criant: pardon.
Elle n’a point prévu la froideur matinale
Ni bien ferme le seuil à la bise hivernale
?…
—Le rêve maternel, c’est le tiède tapis
C’est le nid cotonneux où les enfants tapis,
Comme de beaux oiseaux que balancent les branches,
Dorment leur doux sommeil plein de visions blanches
!…
— Et là, — c’est comme un nid sans plumes, sans chaleur,
Où les petits ont froid, ne dorment pas, ont peur;
Un nid que doit avoir glacé la bise amère…
Votre cœur l’a compris
: — ces enfants sont sans mère.

Arthur RIMBAUD, Poésies, Mercure de France.
(poète français 1854-1891)





Dans Paris il y a une rue
; dans cette rue il y a une maison;
dans cette maison il y a un escalier
; dans cet escalier il y a une
chambre
; dans cette chambre il y a une table; sur cette table
il y a un tapis
; sur ce tapis il y a une cage; dans cette cage il y
a un nid
; dans ce nid il y a un œuf; dans cet œuf il y a un oiseau.

*
* *

L’oiseau renversa l’œuf; l’œuf renversa le nid; le nid renversa
la cage
; la cage renversa le tapis; le tapis renversa la table;
la table renversa la chambre
; la chambre renversa l’escalier;
l’escalier renversa la maison
; la maison renversa la rue;
la rue renversa la ville de Paris.


Paul ÉLUARD, Les Sentiers et les Routes de la Poésie, Gallimard.
poète français (1895-1952)



CHEZ MOI

— Chez moi, dit la petite fille
On élève un éléphant.
Le dimanche son œil brille
Quand papa le peint en blanc.

— Chez moi, dit le petit garçon
On élève une tortue.
Elle chante des chansons
En latin et en laitue.

— Chez moi, dit la petite fille
Notre vaisselle est en or.
Quand on mange des lentilles
On croit manger un trésor.

— Chez moi, dit le petit garçon
Nous avons une soupière
Qui vient tout droit de Soissons
Quand Clovis était notaire.

— Chez moi, dit la petite fille
Ma grand-mère a cent mille ans.
Elle joue encore aux billes
Tout en se curant les dents.

— Chez moi, dit le petit garçon
Mon grand-père a une barbe
Pleine pleine de pinsons
Qui empeste la rhubarbe.

— Chez moi, dit la petite fille
Il y a trois cheminées
Et lorsque le feu pétille
On a chaud de trois côtes.

— Chez moi, dit le petit garçon
Passe un train tous les minuits.
Au réveil, mon caleçon
Est tout barbouille de suie.

— Chez moi, dit la petite fille
Le Pape vient se confesser.
Il boit de la camomille
Une fois qu’on l’a fessé.

— Chez moi, dit le petit garçon
Vit un Empereur chinois.
Il dort sur le paillasson
Aussi bien qu’un Iroquois.

— Iroquois
! dit la petite fille
Tu veux te moquer de moi
!
Si je trouve mon aiguille
Je vais te piquer le doigt
!

— Ce que c’est d’être une fille
!
Répond le petit garçon.
Tu es bête comme une anguille
Bête comme un saucisson.

C’est moi qu’ai pris la Bastille
Quand t’étais dans les oignons.
Mais à une telle quille
Je n’en dirai pas plus long
!

René DE OBALDIA in Le Livre d’Or de la Poésie française contemporaine, Marabout Université.
poète français, né en 1918



INTÉRIEUR

On vient de se lever. Les sueurs de la nuit
Montent des lits défaits dans l’atmosphère chaude.
Monsieur prend dans son coin son bain de pied sans bruit
;
La femme, en cheveux, hume un bas, qu’elle ravaude
;
Tandis qu’assis par terre — oh
! le vilain méchant!
Toto sauce du poing un vieux débris d’écuelle,
Gémit, piaille, renifle et, tout en pleurnichant,
Fait des bulles de morve et suce une chandelle.

Jules LAFORGUE, Poésies complètes, Gallimard.
poète français (1860-1887)


LA VIE DE FAMILLE

Un oncle fume une pipe, fait de la fumée, connaît le point de mire.
Un abbé décalque un lion, construit un cône de carton.
Un aîné étudie le défaut de l’épaule.
Une mère met son dé démesuré, perd une aiguille, bâille.
Un voisin apporte une montre de corne qui dort, dit son voyage
d’Autriche, boit.
Une table jubile en quatre.
Un enfant s’embusque dans un château.
Un château a mille fenêtres.
Un gros temps ronfle dans une pelisse de pays.

Paul COLINET, Les Histoires de la Lampe, Ça ira, 1942.
poète belge, né en 1898


LES FRÈRES LA COTE
À Malcolm Cowley.

Le raz de marée entra dans la pièce
Où toute la petite famille était réunie
Il dit Salut la compagnie
Et emporta la maman dans le placard
Le plus jeune fils se mit à pousser de grands
cris
Il lui chanta une romance de son pays
Qui parlait de bouts de bois
Bouts de bois bouts de bois
Comme ça
Le père lui dit Veuillez considérer
Mais le raz refusa de se laisser emmerder
Il mit un peu d’eau salée dans la bouche du
malheureux géniteur
Et le digne homme expira
Dieu ait son âme
Alors vint le tour des filles
Par rang de taille
L’une à genoux
L’autre sur les deux joues
La troisième la troisième
Comme les animaux croyez-moi
La quatrième de même
La cinquième je frémis d’horreur
Ma plume s’arrête
Et se refuse à décrire de telles abominations
Seigneur Seigneur serez-vous moins clément
qu’elle
Ah j’oubliais
Le poulet
Fut à son tour dévoré
Par l’ignoble raz de marée

Louis ARAGON in La Révolution Surréaliste, n° 4 (15 juillet 1925)
poète français, 1897-1982



CHÊNE ET CHIEN
(fragment)

Assis dans un fauteuil devant la cheminée
Père lisait Buffalo-Bill.
Accroupi près de lui avec soin je déchirai
un livre à peine moins puéril.

Cet homme revenait d’lndo-Chine et d’Afrique.
Il avait le teint jaune et vert.
Il hébergeait en lui la colique hépatique
qui le foutait tout de travers.

Scarlatine, oreillons, hernie et typhoïde,
nous nous partagions tous les deux
les maux les plus variés et les moins euménides
que nous soignions de notre mieux

en buvant la tisane, en croquant l’aspirine,
en avalant le fébrifuge
en oignant le cérat, en piquant la morphine,
en dégustant la fade purge.

Des bûches qui dansaient dans la flamme étourdies
roulaient parfois sur le plancher
et mes soldats de plomb jetés dans l’incendie
me revenaient décolorés.

Le temps coulait fondu par le feu des fatigues.
Je paressais immensément,
épelant d’A à Z le
Larousse prodigue
en faciles enchantements.

Et lorsque les beaux jours revenaient tout timides
d’un soleil en bonne santé,
père et fils se risquaient, convalescents livides
emmaillotés de cache-nez,

à faire quelques pas dans la campagne verte
ou bien dans la brune forêt
ou le long de la mer indigo et violette
sous un ciel encore ardoise.

Raymond QUENEAU, Si tu t’imagines.
(Le Point du Jour — N.R.F.)
poète français, 1803-1976



CADEAU
(fragment)

Mon père m’avait donné pour mes dix ans
un jouet un grand objet mécanique
Figurez-vous un cube un peu rond
sur quatre pieds haut comme un cheval.

Il était au milieu de la chambre
à côté de mon lit tout petit
et faisait sur le parquet une ombre sinueuse
surtout les soirs d’orage.
Je n’avais pas le droit d’y toucher
ni ma mère ni la bonne ni le vieux
Mon père seul le faisait marcher
mais avant nous sortions tous de la pièce.

Quand il s’était bien amusé il ouvrait la porte
et venait a nous les yeux hagards
les mains brûlées par la poudre
et plein de dignité sans un mot.

Moi j’allais coller mon oreille sur les parois
encore chaudes écoutant chanter à l’intérieur
le petit cœur et les pistons qui ralentissaient
ralentissaient avant de mourir tout à fait.

André FRÉDÉRIQUE, Ovation. (Les Quatre Vents, 1945)
poète français, 1915-1957



SOUVENIRS DE FAMILLE
OU
L’ANGE GARDE-CHIOURME

(fragment)

Nous habitions une petite maison aux Saintes-Maries-de-la-Mer où mon père était établi bandagiste.
C’était un grand savant. Un homme très comme il faut et d’une rectitude de vie qui commandait le respect; chaque matin les moustiques lui piquaient la main gauche, chaque soir il perçait les cloques avec un cure-dents japonais et des petits jets d’eau se mettaient à jaillir. C’était très beau, mais cela faisait rire mes frères, alors mon père giflait l’un d’entre eux au hasard, s’enfuyait en pleurant et s’enfermait dans la cuisine qui lui servait de laboratoire.
Là, il travaillait silencieusement et près de lui, Marie-Rose, notre vieille bonne, préparait le dîner. Des bardes de lard et des bandages herniaires traînaient sur le buffet, et des bocaux remplis de cerises à l’eau-de-vie voisinaient avec d’autres où baignaient doucement dans l’alcool des vers solitaires et des bébés inachevés.
Distraite, la vieille confondait quelquefois la cloche à fromage avec la machine pneumatique ou bien elle pressait ingénument la purée de marrons avec le tampon buvard, et quand, tant bien que mal, le repas était prêt, mon père sonnait de la trompe et tout le monde se mettait à table.
Les mouches et tous les rampants du pays grouillaient sur la nappe, et les cafards sortaient du pain en se faisant des politesses et tout ce petit peuple courait à ses affaires, se planquait sous les assiettes, plongeait dans le potage et nous croquait sous la dent.
Il y avait aussi un Prêtre; il était là pour l’Éducation; il mangeait.

Jacques PRÉVERT, Paroles, Le Point du Jour.
poète français, 1900-1977.



LA BONNE SOIRÉE
(fragment)

Quel temps de chien
! — il pleut, il neige;
Les cochers, transis sur leur siège
Ont le nez bleu.
Par ce vilain soir de décembre
Qu’il ferait bon garder la chambre,
Devant son feu!

À l’angle de la cheminée
La chauffeuse capitonnée
Vous tend les bras
Et semble avec une caresse
Vous dire comme une maîtresse,
« Tu resteras
! »

Un papier rose à découpures,
Comme un sein blanc sous des guipures
Voile a demi
Le globe laiteux de la lampe
Dont le reflet au plafond rampe,
Tout endormi.

On n’entend rien dans le silence
Que le pendule qui balance
Son disque d’or,
Et que le vent qui pleure et rôde,
Parcourant, pour entrer en fraude,
Le corridor.
………………………………..

Il faut sortir! — quelle corvée!

Théophile GAUTIER, Émaux et Camées.
poète français, 1811-1872.



INTIMITÉS EXTÉRIEURES
Pour André Jacquemin.

Bonnets de coton du grand-père
Gonflés comme une montgolfière
Et s’effilant en deux pompons.

La grand-mère tient sur son ventre
Son grugeoir rongé par l’usage
Et puise dans la boîte à sel
Venue de ses aïeux sans âge.

Le matou trône dans la cendre,
Lèche ses cuisses de velours.
Par la porte entrouverte affleure
L’odeur du cellier mitoyen
Où goutte à goutte chante et pleure
La chantepleure au fond de l’ombre
Le képi du garde champêtre
Glisse entre les jardins mouillés.

Rats, sarabandes des greniers
Où sèchent les pommes reinettes,
Où se cachaient les faux saulniers,
Où la vie se met en veilleuse.

— Trois oies découvrent le village
Et nous trompettent leur bonheur —

Maurice FOMBEURE, Arentelles. (Gallimard)
poète français, 1906-
1981


CALME INTÉRIEUR

Tout est calme
Pendant l’hiver
Au soir quand la lampe s’allume
À travers la fenêtre où on la voit courir
Sur le tapis des mains qui dansent
Une ombre au plafond se balance
On parle plus bas pour finir
Au jardin les arbres sont morts
Le feu brille Et quelqu’un s’endort
Des lumières contre le mur
Sur la terre une feuille glisse
La nuit c’est le nouveau décor
Des drames sans témoin qui se passent dehors.

Pierre REVERDY, Plupart du temps I. (Flammarion)
poète français, 1889-1960.



MAMAN DU DIMANCHE

Tu tricotais dans la cuisine
Une laine blanche.
Tournoyez, mouches du dimanche
Au soleil des cuivres
!

Je restais muet dans la cage
Où battaient tes cils
Et je laissais ferme mon livre
Sur le carrelage.

0 sagesse des ustensiles
Luisant doucement
!
Le bonheur près de toi, maman,
C’était le silence.

Louis GUILLAUME, Au jardin de la licorne. (Delachaux et Niestlé)
poète français, 1907-1971.



LES EXCELLENTS MOMENTS
à Francis Poulenc.

De velours et d’orange la maison sensée
D’argent détruit de cuir de planches
La maison accueillante

Quatre murs pleins de grâce et gravés à l’aiguille
Ouvrant leurs yeux visionnaires
Sous le front du plafond

Plantes et fleurs toutes à l’heure et gorgées d’air
De sève et de graines ardentes
La seule route de la force
Passe par notre repos

Sous la mousse du ciel notre toit nous accorde
Des mots légers des rires d’ambre
Et le chant d’un grand feu rêveur
Mûrit entre nos paupières.

Paul ÉLUARD, Le Livre ouvert, Gallimard.
poète français, 1895-1952.



BERCEUSE POUR REVEILLER UN PETIT NEGRE

Dors, mon petit nègre,
mon beau petit nègre…
E. BALLAGAS

Une colombe
passe en chantant
:
— Debout, petit nègre,
car le soleil darde!
Déjà plus personne
au lit, au foyer
:
ni le crocodile,
ni le canardeau,
ni le serpent, ni
le pigeon ramier…
Coco, cacao,
cacho, cachaza,
debout, petit nègre,
car le soleil darde
!

Venez, petit nègre,
près de la négresse.
Souffle contre souffle,
car le soleil darde.
Regardez les gens
passent et s’appellent
;
les gens dans la rue,
les gens sur la place
;
déjà plus personne,
personne chez soi…
coco, cacao,
cacho, cachaza,
debout, petit nègre,
car le soleil darde
!

Nègre, petit nègre
violet et frisé,
debout
! dans la rue!
car le soleil darde
;
dites réveillé
ce que vous pensez.
Que meure le maître
!
Qu’il meure grillé
!
Déjà plus personne
au lit, au foyer…
Coco, cacao,
cacho, cachaza,
debout, petit nègre,
car le soleil darde
!

Nicolas GUILLEN, Elégies et Chansons cubaines.
(Éditeurs Français Réunis)
poète cubain, 1902-
1986



LE SPORTIF AU LIT
(fragment)

Qui me connaissant croirait que j’aime la foule? C’est pourtant vrai que mon désir secret semble d’être entouré. La nuit venue, ma chambre silencieuse se remplit de monde et de bruits; les corridors de l’hôtel paisible s’emplissent de groupes qui se croisent et se coudoient, les escaliers encombrés ne suffisent plus; I’ascenseur, à la descente comme à la montée, est toujours plein. Le boulevard Edgard-Quinet, une cohue jamais rencontrée s’y écrase, des camions, des autobus, des cars y passent, des wagons de marchandise y passent et, comme si ça ne suffisait pas, un énorme paquebot comme le « Normandie », profitant de la nuit, est venu s’y mettre en cale sèche, et des milliers de marteaux frappent joyeusement sur sa coque qui demande à être réparée.
À ma fenêtre, une énorme cheminée vomit largement une fumée abondante
; tout respire la générosité des forces des éléments et de la race humaine au travail.
Quant à ma chambre qu’on trouve si nue, des tentures descendues du plafond lui donnent un air de foire, les allées et venues y sont de plus en plus nombreuses. Tout le monde est animé
; on ne peut faire un geste sans rencontrer un bras, une taille, et enfin, étant donné la faible lumière, et le grand nombre d’hommes et de femmes qui, tous, craignent la solitude, on arrive a participer à un emmêlement si dense et extraordinaire qu’on perd de vue ses petites fins personnelles…, c’est la tribu, ressuscitée, miraculeusement dans ma chambre, et l’esprit de la tribu, notre seul dieu, nous tient tous embrassés.

Henri MICHAUX, La Nuit remue, Gallimard.
poète français, 1899-
1984



UN CONTE

Le petit poucet perd une multitude de clefs dans le
sentier ténébreux de la forêt
Voilà pourquoi tant de portes se ferment
Pourquoi votre porte est fermée

Frappe à la porte a la fenêtre
Une lueur se promène de la cave au grenier
On entend le souffle de votre sommeil

Êtes-vous prisonnière dans votre maison?
Les ténèbres de la forêt ne vous appellent-elles pas
?
La clef des champs est perdue
alors forcez la serrure

Réveillez-vous
Ne respirez plus si tranquillement
Mais surtout
surtout éteignez cette lumière
qui se promène quand vous dormez
qui se promène de la cave au grenier

Robert DESNOS, Destinée arbitraire, Gallimard.
poète français, 1900-1945.



CRÉPUSCULE

J’attends. Je m’enfonce dans la chambre.
Des lions repus se réunissent, incandescents,
Dans les coins, dorment et pâlissent. Pour qui
S’y intéresse, tanné, j’attends.

Le temps coule par la fenêtre
; le jour
Répand sur le plancher son dernier
Sang clair. Pliée (grande, diaphane, grise),
Une mite est assise dans la lumière d’ouest.

Est assise sur mon cœur qui, obscurci, ne verse
Point de miel par sa chair perforée
Mais nourrit mes mains et nourrit mes lèvres.
La Lune, la Lune, est à la porte
!

Stanley KUNITZ in 35 jeunes poètes américains, Gallimard.
poète américain, 1905-
2006




Entre le sommeil et le papier,
nues sont les filles, les villes.
Ailleurs, les bruits étouffent.
Les épiciers et leurs familles
disent peluches, emplettes.
Les poutres où s’allongent
les poudreux papillons, les reptiles,
soupirent d’aise.
Les nerfs étirés des rivières
ont des fraîcheurs lentes,
des goûts de peau et d’attentat.
La clarté du sang,
qui ne fait qu’un tour,
brise la vitre endormie.

Jacques IZOARD, Des laitiers, des scélérats. (Saint-Germain-des-Prés)
poète belge, né en 1936



PETIT POÈME

Je me souviens de ma chambre d’enfant. La mousseline des rideaux sur la vitre était griffonnée de passementeries blanches, je m’efforçais d’y retrouver l’alphabet et quand je tenais les lettres, je les transformais en dessins que j’imaginais. H, un homme assis; B, l’arche d’un pont sur un fleuve. Il y avait dans la chambre plusieurs coffres et des fleurs ouvertes sculptées légèrement sur le bois. Mais ce que je préférais, c’était deux boules de pilastres qu’on apercevait derrière les rideaux et que je considérais comme des têtes de pantins avec lesquels il était défendu de jouer.

Max JACOB, Le Cornet à Dés, Gallimard.
poète français, 1876-1944.



LES FLEURS DU PAPIER

Je t’avais dit tu m’avais dit
Je t’avais dit je t’avais dit tu m’avais dit
Je t’avais dit tu m’avais dit je t’avais dit tu m’avais dit je t’avais dit

Oh comme les maisons étaient hautes!
Oh comme le vieil appartement sentait la poussière
!
Oh comme il était impossible a retrouver
le temps du soleil le temps du futur, des fleurs du papier
!

Je t’avais dit tu m’avais dit je t’avais dit
Je t’avais dit tu m’avais dit.

Jean TARDIEU in Le Journal des Poètes, 1956.
poète français, né en 1903



LES FONDATIONS

Voici les fondations de ma maison d’hiver,
Voici le vieux seuil de la porte d’entrée,
Plus d’un seuil — une pierre.
De la maison que j’ai jadis quittée
L’herbe tendre a recouvert le seuil
Et inconnus dans mon enfance
Des pommiers au-dessus de l’herbe agitent leurs feuilles,
Les pommiers plantés en mon absence.
Mes vers de jeunesse sur des cahiers alignés
Dorment sous l’herbe avec la dalle.
Ils dorment, sur eux l’herbe a bien poussé
Et les fleurs des pommiers y laissent choir leurs pétales.
Quant la route me ramène dans ce coin
Les rêves de ces vers juvéniles se réveillent,
Papillonnent au-dessus des foins
Et avec l’herbe et les feuilles murmurent comme des abeilles…
Alors je parle tout seul et sous les arbres je m’assieds
Un brin d’herbe à la bouche
:
Il est vrai qu’à la ville j’écris des poèmes volontiers
Mais je demeure un paysan farouche…
À cette source je ne rougis pas de me nourrir
Source de mes bons rêves
Sur lesquels d’autres rêves j’ai pu bâtir,
De si beaux rêves…

Dritero AGOLLI in La nouvelle poésie albanaise. (P.J. Oswald)
poète albanais, né en 1931.



MOI ET MON VELO
(fragment)

Je ne suis pas près d’oublier
Que je suis né dans un grenier
Sis au-dessus des écuries
De mon patron, Sir Gregory,
Où des chevaux la voix sonore
Donnait le bonjour à l’aurore.

Mon vieux était chef d’écurie
De son illustre Seigneurie,
Moi, j’étais valet de crottin,
Et, quand hennissait le matin,
Nous nous éveillions en sursaut
Moi, mon papa et les chevaux.

Par pluie, par neige ou grand soleil
Toute l’année, c’était pareil
:
Quand du lit l’aube me sortait,
Je m’étirais et je bâillais
À m’en décrocher la mâchoire
Tandis que les chevaux chantaient
Tous en chœur devant leur mangeoire…

Dylan THOMAS, Œuvres, tome 2 (Le Seuil)
poète gallois, 1914-1953.



LA SAISON DE SAINTE-REINE

Je n’ai pas oublié cette maison d’école
Où je naquis en février dix-neuf cent vingt
Les vieux murs à la chaux ni l’odeur du pétrole
Dans la classe étouffée par le poids du jardin
Mon père s’y plaisait en costume de chasse
Tous deux nous y avions de tendres rendez-vous
Lorsqu’il me revenait d’un monde de ténèbres
D’une Amérique à trois cents mètres de chez nous
Je l’attendais couché sur les pieds de ma mère
Comme un bon chien un peu fautif d’avoir couru
Du jardin au grenier des pistes de lumière
Et le poil tout fumant d’univers parcourus
La porte à peine ouverte il sortait de ses manches
Des jeux de cartes des sous belges ou des noix
Et je le regardais confiant dans son silence
Pour ma mère tirer de l’amour de ses doigts
Il me parlait souvent de son temps de souffrance
Quand il était sergent-major et qu’il montait
Du côté de Tracy-le-Mont ou de la France
La garde avec une mitrailleuse rouillée
Et je riais et je pensais aux pommes mûres
À la fraîcheur avoisinante du cellier
À ce parfum d’encre violette et de souillure
Qui demeure longtemps dans les sarraus mouillés
Mais ce soir où je suis assis près de ma femme
Dans une maison d’école comme autrefois
Je ne sais rien que toi Je t’aime comme on aime
Sa vie dans la chaleur d’un regard d’avant soi.

René Guy CADOU, Les Visages de Solitude. (Seghers)
poète français, 1920-1951.