Les cinq sens

Anthologie de poèmes sur le sens de l’ouïe



THALASSA (fragment)

Bruits du navire : voix dans un corridor. Craquements des boiseries, grincements des lampes oscillantes,
Rythme des machines, leur odeur fade par bouffées
Cris manges de vent, qui brouillent la musique
D’une mandoline égrenant : « Sobre las olas del mar… »
Et le bruit coutumier qui finit par être silence.

Oh ! sur le pont, là-haut, le vent long et féroce, le vent-pirate
Sifflant dans les cordages, et faisant claquer comme un fouet
Le drapeau de bandes et d’étoiles aux trois couleurs…

Valéry LARBAUD, Les Poésies de A.O. Barnabooth (NRF)
(1881-1957)



LES ÉTOILES

Quand vient la nuit
Je reste sur le perron et j’écoute
Les étoiles fourmillant dans le jardin,
Et moi je reste dans l’obscurité.
Écoute ! une étoile est tombée dans un tintement !
Ne sors pas, pieds nus, dans l’herbe ;
Mon jardin est plein d’éclats d’étoiles.

Édith SODERGRAN, Poèmes complets (P.-J. Oswald)
poétesse finlandaise (1892-1923)


WEST (fragment)

Le vieux savant et les deux milliardaires sont seuls sur
la terrasse
Magnifique jardin
Massifs de fleurs
Ciel étoilé
Les trois vieillards demeurent silencieux prêtent l’oreille
au bruit des rires et des voix joyeuses qui montent
des fenêtres illuminées
Et à la chanson murmurée de la mer qui s’enchaîne au
gramophone

Blaise CENDRARS, Kodak (Documentaire) (Stock, 1924)
(1887-1961)


Un chien hurlait doucement
Et dans le ventre de ce cri
Craquèrent les chaussures
Du premier passant.

Pierre MORHANGE, Poésie pour tous (Seghers)
(1901-1972)


FIÈRE MUSIQUE DE LA TEMPÊTE (fragment)

Ah dès petit enfant,
Tu sais ô âme comme pour moi tous les sons devinrent
musique,
La voix de ma mère dans la berceuse ou l’hymne,
(La voix, ô tendres voix, voix aimantes du souvenir,
Miracle suprême de tous, ô voix de la mère, de la sœur
chéries.)
La pluie, le mais qui pousse, la brise parmi le maïs à
longues feuilles,
Le ressac égal battant sur le sable,
L’oiseau gazouillant, le cri perçant de l’épervier,
Les accents de l’oie sauvage la nuit en son vol bas de
migration nord ou sud,
Le psaume dans l’église de campagne ou au centre des
arbres en bouquet, le service de camp en plein air,
Le violoneux dans la taverne, la chanson reprise en chœur,
la complainte de matelot aux notes traînantes,
Le bétail beuglant, le mouton bêlant, le coq chantant à
l’aube.

Walt WHITMAN, Poèmes et prose (Gallimard)
poète américain (1819-1892)



L’ANTENNE (fragment)

Quand vient la nuit
Vous dormez, dormez.
Tandis que moi je veille
Sur le toit incliné.
Les courants d’air m’assaillent de tous les côtés,
La pluie souvent me trempe,
Parfois les vents me fouettent.

Je suis comme un bâton dressé vers les cieux,
Un morceau de fer,
Rien qu’un morceau de fer.
Mais chacun de mes millimètres
Connaît plus de langues
Que tous les linguistes,
Vivants ou morts.

Chacun de mes millimètres qui capte les émissions
Comprend à la musique
Plus que tous les musiciens.
Chacune de mes particules
Sait plus de nouvelles
Que n’en savent ensemble
Les reporters et les politiciens.

Je les saisis toutes
Je les récolte toutes
Moi,
Le bâton dressé haut dans le ciel.

Les speakers s’adressent à moi des quatre horizons.
Les uns parlent,
D’autres crient,
D’autres encore hurlent.
Au milieu d’orchestres et de bises hivernales
De la chronique du monde
J’entends la trompette.

Et moi je sais le langage des ondes
Le parler gris des horizons sans fin.
La lettre latine, la cyrillique, les hiéroglyphes
Descendent comme des araignées
Sur mon corps.

À travers mon corps elles passent
Toutes, toutes :
Les victoires des peuples,
Les manœuvres des diplomates
Et, comme des griffes de tigres.
Les clauses des traites
Pour notre Albanie,
Calomnie, calomnie, calomnie.

Ismaïl KADARÉ in La nouvelle poésie albanaise (P.-J. Oswald)
(né en 1936)


INTÉRIEUR

Des toiles, des choses sèches pendent aux poutres…
Le vieux fusil dort fixement
Au mur clair…
Rêve à ton gré. Tout est comme autrefois.
Écoute…
La haute cheminée
Fait sa plainte ancienne et son odeur éteinte
Et tasse son échine de vieil oiseau noir…
Elle porte encore au front ses images d’âme crue
Et ses vases de loterie aux prénoms d’or…
Et l’horloge recluse dans l’ombre et la bure
Berce son cœur avec une douceur obscure…

Pareils à des visages ronds de spectateurs
Les plats se penchent aux balcons du vieux dressoir
Où des files de fruits qui font la chaîne, fleurent
Dans leur ruelle d’ombre couleur d’aubergine…
J’ouvre un tiroir où je vois passer des noix vides,
Un gros couteau à vingt lames, qui contient tout,
Et l’ombre de mes mains qui glisse sur les choses…
Et ce sont des couleurs vivantes, refroidies…
Et ce sont des odeurs d’intimités suries…
Ça sent la malle, et le poivre des vieux départs,
Et le livre de classe, et la chapelle éteinte…

Un vent tiède pousse des guêpes
Frapper à la lucarne bleue…
Un grand chat doucement passe comme on chuchote,
Et vous lève un regard où veille l’ennui sage
Du soleil dans la douve aux lentilles d’or vert…

Sois calme. Tout est là comme autrefois.
Écoute…

Léon-Paul FARGUE, Pour la musique (Gallimard)
(1876-1947)


SONGE Mai 1919

Mon cœur repose auprès de la fraîche fontaine.
(Remplis-la de tes fils
Araignée de l’oubli.)

L’eau de la fontaine lui disait sa chanson.
(Remplis-la de tes fils
Araignée de l’oubli.)

Mon cœur réveillé redisait ses amours.
(Araignée du silence,
Tisse-lui ton mystère.)

L’eau de la fontaine, sombre, l’écoutait.
(Araignée du silence,
Tisse-lui ton mystère.)

Mon cœur tombe en roulant dans la fraîche fontaine.
(Mains blanches, lointaines.
Retenez les eaux !)

Et l’eau l’emporte, chantant d’allégresse.
(Mains blanches lointaines.
Rien ne demeuré dans les eaux !)

Federico GARCIA LORCA, Anthologie poétique (Charlot)
poète espagnol (1898-1936)



Un chant d’oiseau

Je fus tiré de mes réflexions par le gazouillement d’une grive perchée sur la plus haute branche d’un bouleau. À l’instant, ce son magique fit reparaître à mes yeux le domaine paternel ; j’oubliai les catastrophes dont je venais d’être le témoin, et, transporté subitement dans le passe, je revis ces campagnes où j’entendis si souvent siffler la grive. Quand je l’écoutais alors, j’étais triste de même qu’aujourd’hui ; mais cette première tristesse était celle qui naît d’un désir vague de bonheur, lorsqu’on est sans expérience ; la tristesse que j’éprouve actuellement vient de la connaissance des choses appréciées et jugées. Le chant de l’oiseau dans les bois de Combourg m’entretenait d’une félicité que je croyais atteindre ; le même chant dans le parc de Montboissier me rappelait des jours perdus a la poursuite de cette félicité insaisissable.

François-René de CHATEAUBRIAND, Mémoires d’Outre-Tombe.
(1768-1848)


FANTAISIE

Il est un air pour qui je donnerais
Tout Rossini. tout Mozart et tout Weber,
Un air très vieux, languissant et funèbre,
Qui pour moi seul a des charmes secrets.

Or, chaque fois que je viens à l’entendre,
De deux cents ans mon âme rajeunit :
C’est sous Louis treize… Et je crois voir s’étendre
Un coteau vert que le couchant jaunit.

Puis un château de brique à coins de pierre,
Aux vitraux teints de rougeâtres couleurs,
Ceint de grands parcs, avec une rivière
Baignant ses pieds, qui coule entre des fleurs.

Puis une dame, à sa haute fenêtre,
Blonde aux yeux noirs, en ses habits anciens…
Que, dans une autre existence peut-être,
J’ai déjà vue ! — et dont je me souviens !

Gérard DE NERVAL, Œuvres complètes.
(1808-1855)



LE CORBEAU (fragment)

Ah ! clairement je m’en souviens, c’était en le glacial Décembre,
Et chaque tison, mourant seul, sur le sol façonnait son spectre.
Du matin ardemment j’attendais la venue ; — en vain avais-je demandé
A mes livres l’oubli, l’oubli de mon chagrin — de mon cruel chagrin d’avoir perdu Lenore — D’avoir perdu le rare et radieux objet que les anges nomment Lénore, —
Et qu’ici nul ne nomme plus.

Et le triste, incertain et soyeux froissement de chacun des rideaux pourpres
Me pénétrait — m’emplissait de fantastiques terreurs jusqu’alors inconnues
Si bien que, maintenant, pour apaiser le battement de mon cœur, je restais là, répétant :
C’est, à l’huis de ma chambre, quelque visiteur qui sollicite la permission d’entrer —
À l’huis de ma chambre, un visiteur attarde qui me demande la permission d’entrer, —
C’est cela même et rien de plus. »

Tout aussitôt mon âme se sentit plus forte ; et n’hésitant pas davantage :
« Monsieur, dis-je, ou Madame, vraiment j’implore votre pardon ;
Mais le fait est que je somnolais, et que si doucement vous vîntes frapper,
Et que si faiblement vous vîntes tapoter — tapoter à l’huis de ma chambre
Que j’étais peu sûr de vous avoir entendu. » — À ce moment j’ouvris la porte toute grande :
— Sur la ténèbre, et rien de plus.

Loin dans cette ténèbre plongeant mon regard, longtemps je restai là, étonné, plein de crainte,
De doute, à rêver des rêves que nul mortel jamais auparavant n’avait ose rêver ;
Mais le silence point ne se rompit, I’ombre ne fit nul signe,
Et le seul mot perçu alors fut, chuchoté, le mot : « Lénore ! »
C’est moi qui chuchotai ce mot que renvoya l’écho : « Lénore ! »
Cela seulement : rien de plus.

Vers ma table m’en retournant, bientôt, mon âme en moi brûlant,
J’entendis un nouveau tapotement un peu plus fort que ne l’avait été le précédent
« Certes, dis-je, certes, il y a quelque chose aux contrevents de ma fenêtre ;
Voyons donc ce que c’est ; explorons ce mystère —
Que mon cœur un moment soit calme, et qu’on explore ce mystère ; —
C’est le vent ; ce n’est rien de plus. »

D’une poussée alors j’écartai les volets, quand, dans un vif frou-frou de ses ailes battantes, Entre un majestueux corbeau digne des saints jours de jadis ;
L’oiseau ne me fit pas la moindre révérence ; il ne s’arrêta ni n’hésita un instant
Mais avec de grands airs de lord ou de lady, il se percha au-dessus de l’huis de ma chambre —
Se percha sur le buste de Pallas place tout juste au-dessus de la porte de ma chambre —,
S’y percha, s’y tint : rien de plus.

Edgar POE, Le Corbeau et autres poèmes (Le Terrain Vague)



REVENANTS
(fragments)

Je te dis qu’on a frappé au volet. Pourquoi ne pas ouvrir ?
Si c’est la vieille Reine-Yvonne, un coin de chaudron lui suffira où tu auras laissé tomber les écus du buis bénit.
Si c’est le vieux Marec, tu sais bien que sa pipe éteinte n’a besoin que d’un peu de cendre au fond d’une coquille de crabe.
Mais si c’est le jeune homme qui passait le soir, la main crispée au côté et les yeux blancs toujours tournés vers le front des femmes.
si c’est celui qu’on a trouvé mort sur la grève et qui souriait enfin
donne-lui les yeux de ta fille et sa main lisse. Avec lui, tu peux m’en croire, comment n’aurait-elle pas du bonheur ?

Louis GUILLAUME, La Nuit parle
(Subervie)
(1907-1971)



ON FRAPPE

Qui est là
Personne
C’est simplement mon cœur qui bat
Qui bat très fort
À cause de toi
Mais dehors
La petite main de bronze sur la porte de bois
Ne bouge pas
Ne remue pas
Ne remue pas seulement le petit bout du doigt.

Jacques PREVERT, Histoires (Le Pré aux Clercs)
(1900-1977)



LA MORTE

Il entendit la mort
Derrière cette porte,
Il entendit la mort
Parler avec la morte.

Il savait que la porte
Était mal refermée
Et que, seule, la mort
En possédait la clé.

Mais il aimait la morte
Et quand il l’entendit,
Il marcha vers la porte
Et l’ouvrit. Il ne vit

Ni la mort, ni la morte ;
Il entra dans la nuit,
Et doucement, la porte
Se referma sur lui.

Maurice CARÊME, Petites Légendes
(Le Sablier, Paris 1949)
poète belge




La lune
Entre les pas
- Rien qu’une
Ombre là-bas

Silence
Autour des pas
Cadence
Du sang qui bat

La route
À pas comptés
C’est toute l’éternité

Pierre EMMANUEL, Chansons du dé à coudre (Le Seuil)
(1906- ?)


LA VOIX

Qui chante là quand toute voix se tait ? Qui chante
avec cette voix sourde et pure un si beau chant ?
Serait-ce hors de la ville, à Robinson, dans un
jardin couvert de neige ? Ou est-ce là tout près,
quelqu’un qui ne se doutait pas qu’on l’écoutât ?
Ne soyons pas impatients de le savoir
puisque le jour n’est pas autrement précédé
par l’invisible oiseau. Mais faisons seulement
silence. Une voix monte, et comme un vent de mars
aux bois vieillis porte leur force, elle nous vient
sans larmes, souriant plutôt devant la mort.
Qui chantait là quand notre lampe s’est éteinte ?
Nul ne le sait. Mais seul peut entendre le cœur
qui ne cherche la possession ni la victoire.

Philippe JACCOTTET, L’ignorant, Gallimard, 1958
poète suisse, né en 1925




LE CLAIR DE LUNE

Oh ! qu’il est doux, quand l’heure tremble au clocher,
la nuit, de regarder la lune qui a le nez fait comme un
carolus d’or.

Deux ladres se lamentaient sous ma fenêtre, un chien
hurlait dans le carrefour, et le grillon de mon foyer
vaticinait tout bas.

Mais bientôt mon oreille n’interrogea plus qu’un
silence profond. Les lépreux étaient rentrés dans leurs
chenils, aux coups de Jacquemart qui battait sa femme.

Le chien avait enfilé une venelle, devant les
pertuisanes du guet enrouillé par la pluie et morfondu par
la bise.

Et le grillon s’était endormi, dès que la dernière
bluette avait éteint sa dernière lueur dans la cheminée de
la chambre.

Et moi, il me semblait — tant la fièvre est
incohérente — que la lune, grimant sa face, me tirait la
langue comme un pendu.

Aloysius BERTRAND, Gaspard de la Nuit
(1807-1841)


DONT JE N’ENTENDS JAMAIS LE BRUIT

La plus lointaine, la plus proche,
La plus vive, la mieux cachée,
Comme l’anguille sous la roche,
Comme l’oiseau dans la nichée,

La plus proche, la plus lointaine,
Et qui donne soif aux voleurs
Comme le bruit d’une fontaine
Aux mille battements de cœur,

Vous que j’approche à pas d’oiseau,
À pas tremblants de braconnier,
Mais qui passez comme un peu d’eau
Entre les pailles du panier,

Ô ma truite, ma paille folle,
Fumée où mille guêpes fuient,
Vous ressemblez à mes paroles
Dont je n’entends jamais le bruit.

Georges NEVEUX, Proverbiales (Les Cahiers du Sud)
(né en 1900)



CHÊNE ET CHIEN (fragment)

Le voisin de droite éteint sa TSF,
le voisin de gauche arrête son phono,
la voisine d’en haut cesse de glapir,
la voisine d’en bas ferme son piano.

Les gens ne tirent plus sur la chasse d’eau,
l’ascenseur ne chahute plus dans sa cage,
les camions ne tonnent plus sur le pavé,
dans la rue se tait le klaxon des autos.

Sur le fleuve la sirène, et dans les gares
la locomotive, et partout la machine,
et la rumeur de la ville se dissout.
Le vent même ne fait plus bruire les arbres.

Personne ne crie personne ne parle et rien ne chante,
ni souffle, ni murmure, ni fracas
mais quelque part il y avait tant de bruit,
tant de hurlements, tant de bavardages, et qu’on n’entend pas.

Raymond QUENEAU, Si tu t’imagines (NRF-Le Point du jour)
(1903- 1976)


L’OBJET AIMÉ (fragments)

L’OBJET AIMÉ traverse
le bocage en chantant :

Oyez, oui, ouïs
Sous la feuillée
Sous le fouillis
Oyez oyez

Dans le taillis
Oyez, oyons
Le gazouillis
De l’oisillon

Sous la charmille
Que l’aube mouille
Perle son trille
Comme il gazouille

M. VIEUXBOIS :

Dans le taillis
Oyez, oyons
Le gazillon
De l’oisouillis
Sous la charmille
Que l’aube mouille
Perle son trouille
Comme il gazille !

Alfred JARRY in Les Quatre Vents, cahier n° 1 (1945) (Ed. des Quatre Vents)
(1873-1907)



Co co co !
Un coq fait cocorico
Avec un fifre dans le dos.
Une poule fait cacalaca
Avec un harmonica.
À toi !

Anonyme (Languedoc)



CE QUI EST COMIQUE

Savez-vous ce qui est comique ?
Une oie qui joue de la musique,
Un pou qui parle du Mexique,
Un bœuf retournant l’as de pique,
Un clown qui n’est pas dans un cirque,
Un âne chantant un cantique,
Un loir champion olympique.
Mais ce qui est le plus comique,
C’est d’entendre un petit moustique
Répéter son arithmétique.

Maurice CARÊME, La Lanterne Magique (Stock)
poète belge (1899-1981)



PIÈCE FAUSSE

Du vase en cristal de Bohême
Du vase en cris
Du vase en cris
Du vase en
en cristal
Du vase en cristal de Bohême.

André BRETON in Dadaphone Paris, mars 1920
(1896-1966)



FLIPPER
Brom brom iiii pog vrom

Rumeurs rumeurs rumeurs…
Garme over points 10 50 100
OUAAH !
Umm un flipper
Bomp chtac
OUAAH scratch bomp chtac
outch humpf
Omaank
slapt crash bump
Chlaf hé Nacki AAAA
crash
pffft
Libre, seul
Vroraaa
Nous aussi, nous aussi
VROUIM.

Raimond CAZAUX, L’œil à facettes (chez l’auteur, Toulouse)
(poète français)




ÉCRIT SUR LA VITRE D’UNE FENÊTRE FLAMANDE

J’aime le carillon dans tes cités antiques,
Ô vieux pays gardien de tes mœurs domestiques,
Noble Flandre où le nord se réchauffe engourdi
Au soleil de Castille et s’accouple au midi !
Le carillon, c’est l’heure inattendue et folle
Que l’œil croit voir, vêtue en danseuse espagnole,
Apparaître soudain par le trou vif et clair
Que ferait en s’ouvrant une porte de l’air.
Elle vient, secouant sur les toits léthargiques
Réveillant sans pitié les dormeurs ennuyeux,
Son tablier d’argent plein de notes magiques ;
Sautant à petits pas comme un oiseau joyeux,
Vibrante, ainsi qu’un dard qui tremble dans la cible ;
Par un frêle escalier de cristal invisible,
Effarée et dansante, elle descend des cieux ;
Et l’esprit, ce veilleur fait d’oreilles et d’yeux,
Tandis qu’elle va, vient, monte et descend encore,
Entend de marche en marche errer son pied sonore !

Victor HUGO, Les Voix Intérieures
(1802-1885)



ÉCOUTEZ LA CHANSON BIEN DOUCE

Écoutez la chanson bien douce
Qui ne pleure que pour vous plaire.
Elle est discrète, elle est légère :
Un frisson d’eau sur de la mousse !

La voix vous fut connue (et chère !)
Mais à présent elle est voilée
Comme une veuve désolée
Pourtant comme elle encore fière,

Et dans les longs plis de son voile
Qui palpite aux brises d’automne,
Cache et montre au cœur qui s’étonne
La vérité comme une étoile.

Elle dit, la voix reconnue,
Que la bonté c’est notre vie,
Que de la haine et de l’envie
Rien ne reste, la mort venue.

Elle parle aussi de la gloire
D’être simple sans plus attendre,
Et de noces d’or et du tendre
Bonheur d’une paix sans victoire.

Accueillez la voix qui persiste
Dans son naïf épithalame.
Allez, rien n’est meilleur à l’âme
Que de faire une âme moins triste !

Elle est en peine et de passage
L’âme qui souffre sans colère.
Et comme sa morale est claire !…
Écoutez la chanson bien sage.

Paul VERLAINE, Sagesse



LE JET D’EAU

Tes beaux yeux sont las, pauvre amante !
Reste longtemps, sans les rouvrir,
Dans cette pose nonchalante
Où t’a surprise le plaisir.
Dans la cour le jet d’eau qui jase
Et ne se tait ni nuit ni jour,
Entretient doucement l’extase
Où ce soir m’a plongé l’amour.

La gerbe épanouie
En mille fleurs
Où Phoebé réjouie
Met ses couleurs
Tombe comme une pluie
De larges pleurs.

Ainsi ton âme qu’incendie
L’éclair brûlant des voluptés
S’élance, rapide et hardie,
Vers les vastes cieux enchantés.
Puis elle s’épanche, mourante,
En un flot de triste langueur,
Qui par une invisible pente
Descend jusqu’au fond de mon cœur.

La gerbe épanouie
En mille fleurs,
Où Phoebé réjouie
Met ses couleurs
Tombe comme une pluie
De larges pleurs.

Ô toi, que la nuit rend si belle,
Qu’il m’est doux, penché vers tes seins,
D’écouter la plainte éternelle
Qui sanglote dans les bassins !
Lune, eau sonore, nuit bénie,
Arbres qui frissonnez autour,
Votre pure mélancolie
Est le miroir de mon amour.

La gerbe épanouie
En mille fleurs,
Où Phoebé réjouie
Met ses couleurs,
Tombe comme une pluie
De larges pleurs.

Charles BAUDELAIRE, Les Fleurs du Mal
(1821-1867)



LA NUIT

Elle est venue la nuit de plus loin que la nuit
à pas de vent de loup de fougère et de menthe
voleuse de parfum impure fausse nuit fille
aux cheveux d’écume issue de l’eau dormante

Après l’aube la nuit tisseuse de chansons
s’endort d’un songe lourd d’astres et de méduses
et les jambes mêlées aux fuseaux des saisons
veille sur le repos des étoiles confuses

Sa main laisse glisser les constellations
le sable fabuleux des mondes solitaires
la poussière de Dieu et de sa création
la semence de feu qui féconde la terre

Mais elle vient la nuit de plus loin que la nuit
À pas de vent de mer de feu de loup de piège
bergère sans troupeau glaneuse sans épis
aveugle aux lèvres d’or qui marche sur la neige.

Claude ROY, L’Enfance de l’Art (Fontaine, 1942)



Pulsation vitale

Minuit. La mesure est pleine. L’horloge rend compte
Au temps de toutes les heures
Qu’on lui a confiées.
L’horloge sonne et fait sa caisse.

La nuit referme ses portes, Et tous les clochers
Relèvent, au loin, les distances.
J’écoute mon cœur
Battre au centre de ma chair.

Jean-Aubert LORANGER, Les Atmosphères (H.M.H., Montréal, 1970)