Anthologie de poèmes sur le thème de l’amour


Puisque mai tout en fleur

Puisque mai tout en fleur dans les prés nous réclame,
Viens ! ne te lasse pas de mêler à ton âme
La campagne, les bois, les ombrages charmants,
Les larges clairs de lune au bord des flots dormants,
Le sentier qui finit où le chemin commence,
Et l’air et le printemps et l’horizon immense,
L’horizon que ce monde attache humble et joyeux
Comme une lèvre au bas de la robe des cieux !
Viens ! et que le regard des pudiques étoiles,
Qui tombe sur la terre à travers tant de voiles,
Que l’arbre pénétré de parfums et de chants,
Que le souffle embrasé de midi dans les champs,
Et l’ombre et le soleil, et l’onde et la verdure,
Et le rayonnement de toute la nature
Fassent épanouir, comme une double fleur,
La beauté sur ton front et l’amour dans ton cœur !

Victor Hugo, Les Chants du crépuscule (1802-1885)


Rose cueillie tard


J’ai cueilli la rose morte et j’ai pris l’âme
du rosier dans le même temps
Tout aussitôt il s’est fait un air étrange,
il était couleur d’un matin d’enfant,
d’un passage d’oiseaux vers le sud très
haut dans les mouvances de l’automne.
Était-ce mes doigts autour de la tige,
répondez-moi, était-ce les vôtres qui lui
redonnèrent vie ?
Et alors la lumière entra telle qu’en
plein été dans la maison profonde comme
un regard et elle nous somma d’amour.
L’enfant écoutait battre mon cœur,
il nous regardait :
De moi à lui le chemin passait entre vos
bras sous le chant de la rose rouge.

Loys MASSON (Seghers) (1915-1969)



Nuit d’automne à la grosse lune


Debout sur le balcon
je disais à haute voix
« je t’aime, lune, je t’aime »

comme un vieux fou de zen

Kenneth WHITE, Terre de diamant, Grasset.
(poète écossais, né en 1936)


Chargée de fruits…

Chargée
De fruits légers aux lèvres
Parée
De mille fleurs variées
Glorieuse
Dans les bras du soleil
Heureuse
D’un oiseau familier
Ravie
D’une goutte de pluie
Plus belle
Que le ciel du matin
Fidèle

Je parle d’un jardin
Je rêve

Mais j’aime justement.

Paul ÉLUARD, Médieuses, Gallimard. (1895-1952)



Je t’attendais…

Je t’attendais ainsi qu’on attend les navires
Dans les années de sécheresse quand le blé
Ne monte pas plus haut qu’une oreille dans l’herbe
Qui écoute apeurée la grande voix du temps

Je t’attendais et tous les quais toutes les routes
Ont retenti du pas brûlant qui s’en allait
Vers toi que je portais déjà sur mes épaules
Comme une douce pluie qui ne sèche jamais

Tu ne remuais encor que par quelques paupières
Quelques pattes d’oiseaux dans les vitres gelées
Je ne voyais en toi que cette solitude
Qui posait ses deux mains de feuille sur mon cou

Et pourtant c’était toi dans le clair de ma vie
Ce grand tapage matinal qui m’éveillait
Tous mes oiseaux tous mes vaisseaux tous mes pays
Ces astres ces millions d’astres qui se levaient

Ah que tu parlais bien quand toutes les fenêtres
Pétillaient dans le soir ainsi qu’un vin nouveau
Quand les portes s’ouvraient sur des villes légères
Où nous allions tous deux enlacés par les rues

Tu venais de si loin derrière ton visage
Que je ne savais plus à chaque battement
Si mon cœur durerait jusqu’au temps de toi-même
Où tu serais en moi plus forte que mon sang

René-Guy CADOU, Hélène ou le règne végétal, Seghers.
(1920-1951)


Résipiscence


Celle qui m’apparaît, quand j’ai clos mes yeux las,
Tricote un bas de laine. Elle a des bandeaux plats,
Elle a passé la fleur de ses jeunes années
Dans des salons proprets, aux couleurs surannées,
Et rêve d’épouser un substitut grivois.
Elle chante, avec un petit filet de voix :
« Le départ d’Alcindor, les pleurs de son amante. »
Son corsage montant et sa petite mante,
Cachent probablement un corps grêle et fiévreux :
Il n’est pas étonnant que j’en sois amoureux.

Charles CROS, Le Coffret de Santal, Gallimard
(1842-1888)


Rosemonde

À André Derain


Longtemps au pied du perron de
La maison où entra la dame
Que j’avais suivie pendant deux
Bonnes heures à Amsterdam
Mes doigts jetèrent des baisers

Mais le canal était désert
Le quai aussi et nul ne vit
Comment mes baisers retrouvèrent
Celle à qui j’ai donné ma vie
Un jour pendant plus de deux heures

Je la surnommai Rosemonde
Voulant pouvoir me rappeler
Sa bouche fleurie en Hollande
Puis lentement je m’en allai
Pour quêter la Rose du Monde

Guillaume APOLLINAIRE, Alcools, Gallimard
(1880-1918)


Post-scriptum


Ô mon Dieu, ne sera-t-il jamais possible
Que je connaisse cette douce femme, là-bas, en Petite Russie,
Et ces deux amies de Rotterdam !
Et la jeune mendiante d’Andalousie
Et que je me lie avec elles
D’une indissoluble amitié ?
(Hélas, elles ne liront pas ces poèmes,
Elles ne sauront ni mon nom, ni la tendresse de mon cœur ;
Et pourtant elles existent, elles vivent maintenant.)
Ne sera-t-il jamais possible que cette grande joie me soit donnée,
De les connaître ?
Car, je ne sais pourquoi, mon Dieu, il me semble qu’avec elles quatre,
Je pourrais conquérir un monde !

Valéry LARBAUD, Les Poésies de Barnabooth, N.R.F. (1881-1857)


L’amour fou

Chère Ecusette de Noireuil
Au beau printemps de 1952 vous viendrez d’avoir seize ans et peut-être serez-vous tentée d’entrouvrir ce livre dont j’aime à penser qu’euphoniquement le titre vous sera porté par le vent qui courbe les aubépines… Tous les rêves, tous les espoirs, toutes les illusions danseront, j’espère, nuit et jour à la lueur de vos boucles et je ne serai sans doute plus là, moi qui ne désirerais y être que pour vous voir. Les cavaliers mystérieux et splendides passeront à toutes brides, au crépuscule, le long des ruisseaux changeants. Sous de légers voiles vert d’eau, d’un pas de somnambule une jeune fille glissera sous de hautes voûtes, où clignera seule une lampe votive. Mais les esprits des joncs mais les chats minuscules qui font semblant de dormir dans les bagues, mais l’éléphant revolver-joujou perforé du mot « Bal » vous garderont de prendre ces scènes au tragique. Quelle que soit la part jamais assez belle, ou tout autre, qui vous soit faite, je ne puis savoir vous vous plairez à vivre, à tout attendre de l’amour. Quoi qu’il advienne d’ici que vous preniez connaissance de cette lettre — il semble que c’est l’insupposable qui doit advenir — laissez-moi penser que vous serez prête alors à incarner cette puissance éternelle de la femme, la seule devant laquelle je me sois jamais incliné. Que vous veniez de fermer un pupitre sur un monde bleu-corbeau de toute fantaisie ou de vous profiler à l’exception d’un bouquet à votre corsage, en silhouette solaire sur le mur d’une fabrique — je suis loin d’être fixé sur votre avenir — laissez-moi croire que ces mots : « L’amour fou » seront un jour seuls en rapport avec votre vertige.
………………………………………………………..
Toujours et longtemps, les deux grands mots ennemis qui s’affrontent dès qu’il est question de l’amour n’ont jamais échangé de plus aveuglants coups d’épée qu’aujourd’hui au-dessus de moi dans un ciel tout entier comme vos yeux dont le blanc est encore si bleu. De ces mots, celui qui porte mes couleurs, même si son étoile faiblit à cette heure, même s’il doit perdre, c’est toujours. Toujours, comme dans les serments qu’exigent les jeunes filles. Toujours, comme sur le sable blanc du temps et par la grâce de cet instrument qui sert à le compter mais seulement jusqu’ici vous fascine et vous affame, réduit à un filet de lait sans fin fusant d’un sein de verre. Envers et contre tout j’aurai maintenu que ce toujours est la grande clé. Ce que j’ai aimé, que je l’aie gardé ou non, je l’aimerai toujours.
……………………………….
Je vous souhaite d’être follement aimée.

André Breton, L’Amour fou, N.R.F. (1896-1967)


Je vis, je meurs…

Je vis, je meurs : je me brûle et me noie.
J’ai chaud extrême en endurant froidure :
La vie m’est et trop molle et trop dure.
J’ai grands ennuis entremêlés de joie :

Tout à un coup je ris et je larmoie,
Et en plaisir maint grief tourment j’endure :
Mon bien s’en va, et à jamais il dure :
Tout en un coup je sèche et je verdoie.

Ainsi Amour inconstamment me mène :
Et, quand je pense avoir plus de douleur,
Sans y penser je me trouve hors de peine.

Puis, quand je crois ma joie être certaine,
Et être en haut de mon désiré heur,
Il me remet en mon premier malheur.

Louise LABÉ, Élégies et sonnets, Plon. (1526-1566)



Nul qui me voit…

Nul qui me voit ne sait
Que je suis seulement
Un grossier vêtement
Qui a froid à ta place
Et qui vieillit pour toi

Nul qui me voit ne sait
Que s’il me déchirait
C’est toi qu’il entendrait
Chanter dans les supplices.

Jean ROUSSELOT, À qui parle la vie, Éditeurs français réunis.
(né en 1913)



Tristan et Iseut (vers 1150)

Quand le roi Marc apprit la mort des amants, il franchit la mer et, venu en Bretagne, fit ouvrir deux cercueils, l’un de calcédoine pour Iseut, l’autre de béryl pour Tristan. Il emporta sur sa nef vers Tintagel leurs corps aimés. Auprès d’une chapelle, à gauche et à droite de l’abside, il les ensevelit en deux tombeaux. Mais, pendant la nuit, de la tombe de Tristan jaillit une ronce verte et feuillue, aux forts rameaux, aux fleurs odorantes, qui, s’élevant par-dessus la chapelle, s’enfonça dans la tombe d’Iseut. Les gens du pays coupèrent la ronce : au lendemain elle renaît, aussi verte, aussi fleurie, aussi vivace et plonge encore au lit d’Iseut la Blonde. Par trois fois ils voulurent la détruire ; vainement. Enfin, ils rapportèrent la merveille au roi Marc : le roi défendit de couper la ronce désormais.

Seigneurs, les bons trouvères d’antan, Béroul et Thomas, et monseigneur Eilhart et maître Gottfield, ont conté ce conte pour tous ceux qui aiment, non pour les autres. Ils vous mandent par moi leur salut. Ils saluent ceux qui sont pensifs et ceux qui sont heureux, les mécontents et les désireux, ceux qui sont joyeux et ceux qui sont troublés, tous les amants. Puissent-ils trouver ici consolation contre l’inconstance, contre l’injustice, contre le dépit, contre la peine, contre tous les maux d’amour !

Le Roman de Tristan et Iseut, adapté par Joseph BÉDIER, Casterman

Baisers


Un baiser
abrège la vie humaine de 3 minutes,
affirme le Département de Psychologie
de Western State College,
Gunnisson (Col.).
Le baiser
provoque de telles palpitations
que le cœur travaille en 4 secondes
plus qu’en 3 minutes.
Les statistiques prouvent
que 480 baisers raccourcissent la vie d’un jour,
que 2 360 baisers vous privent d’une semaine
et que 148 071 baisers,
c’est tout simplement une année de perdue.

Paul MORAND, USA, album de photographies lyriques, in Poèmes,
(N.R.F.) (1888-1976)


Lettre d’amour d’un mathématicien

Ma petite catastrophe,

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……………………………………….
……………………………………….

Kenneth White, Terre de diamant, Grasset
(poète écossais, né en 1936)

Pour Jeanne,

Je ne me mets pas en peine
Du clocher ni du beffroi ;
Je ne sais rien de la reine
Et je ne sais rien du roi.

J’ignore, je le confesse,
Si le seigneur est hautain,
Si le curé dit la messe
En grec ou bien en latin,

S’il faut qu’on pleure ou qu’on danse,
Si les nids jasent entre eux,
Mais sais-tu ce que je pense ?
C’est que je suis amoureux.

Sais-tu Jeanne à quoi je rêve ?
C’est au mouvement d’oiseau
De ta jambe qui se lève
Quand tu passes le ruisseau.

Et sais-tu ce qui m’ennuie ?
C’est l’air charmant et vainqueur
Jeanne, dont tu fais la pluie
Et le beau temps dans mon cœur.

Et sais-tu ce qui m’enchaîne ?
C’est qu’à travers l’horizon,
Jeanne, une invisible chaîne
Me tire vers ta maison.

Et sais-tu ce qui m’occupe ?
Jeanne, c’est que j’aime mieux
La moindre fleur de ta jupe
Que tous les astres des cieux.

Victor HUGO, Chansons des rues et des bois. (1802-1885)



Mabel


La
Femme
S’
Épuise

A
Plaire
À
L’
Homme

Alors
Qu’
Elle

Lui
Plaît
Naturellement

Marcel et Gabriel PIQUERAY, Au-delà des gestes, (Phantomas)
(poètes belges, nés en 1920)



La cousine

L’hiver a ses plaisirs ; et souvent, le dimanche,
Quand un peu de soleil jaunit la terre blanche,
Avec une cousine on sort se promener…
— Et ne vous faites pas attendre pour dîner,

Dit la mère. Et quand on a bien, aux Tuileries,
Vu sous les arbres noirs les toilettes fleuries,
La jeune fille a froid… et vous fait observer
Que le brouillard du soir commence à se lever.

Et l’on revient, parlant du beau jour qu’on regrette,
Qui s’est passé si vite… et de flamme discrète :
Et l’on sent en rentrant, avec grand appétit,
Du bas de l’escalier, — le dindon qui rôtit.

Gérard de NERVAL, Odelettes, in Poésies, Livre de Poche.
(1808-1855)


« Regarde bien avant de traverser »

Avec elle, je ne suis pas seul. Maman, qu’est-ce que tu vas faire ? Du bœuf au froment, mon trésor, et nous le laisserons cuire tout doucement jusqu’à demain soir, jusqu’aux trois étoiles du saint Sabbat. Maman, je t’allume le feu ? C’est mon bonheur de l’aider et je m’empresse, charmé d’être utile. Dans un des trous du fourneau je mets des bûchettes de bois gras, je les allume et j’en aime l’odeur de térébenthine et la belle flamme grasse, noire de fumée. Ensuite, je verse du charbon de bois par-dessus, et je le recouvre avec le grand entonnoir à tirage qu’on appelle le diable. Je suis fier de servir Maman, d’être son marmiton empressé et toujours félicité. Aider Maman, c’est la vie qu’il me faut. Ainsi dis-je en la quatre vingt-troisième année de mon âge.
………………………….
C’est jeudi aujourd’hui, je dis à Maman que je vais aller m’amuser à la Plaine Saint-Michel. Elle me recoiffe, me brosse, me donne un franc, me recommande de n’acheter ni pommes frites, ni beignets, car les Gentils font la cuisine sans se laver les mains auparavant. Et ne va pas non plus sur les montagnes russes, ce sont divertissements de païens sans cervelle, me dit-elle. Je la regarde qui ouvre la porte devant moi. Oui, elle est un peu forte, ça ne fait rien, c’est mignon. Les anges avec toi, regarde bien des deux côtés avant de traverser, me dit-elle, et elle m’embrasse, me sourit. Jamais plus ses sourires. Je l’aimais lorsqu’elle me souriait. Je t’aime, lui redis-je, redis-je à sa terreuse mélancolie.

Albert COHEN, Carnets 1978, Gallimard.
(1895-1981)



« Dans un coin bleu de mon enfance… »

Dans un coin bleu de mon enfance
il y a le rêve d’un tapis
grand comme le ciel
avec des oiseaux en petit.
Maman est là en vrai et en semblant
elle me dit oui et elle m’attend
j’ai peur de la voir trop belle
sans son tablier bleu et blanc
je voudrais toujours être avec elle
et me salir sans qu’elle gronde
même quand elle est en trop beau
et qu’elle ne veut pas faire la ronde.

Jean-Hugues MALINEAU, Les couleurs de mon enfance, L’Ecole des loisirs.
(né en 1925)



Ma mère

Mère, la neige est tombée. Il est des hectares de silence
Entre nous et plus de vingt ans nous séparent.
Je suis cet orphelin majeur que tu ne connais pas.
Le temps au centre de ses rides
Donne cette assurance triste qui s’appelle
Habitude de la vie.
Parfois de mes cheveux sort une de tes boucles.
Ta voix surprend la mienne, ton geste se mêle au mien
Et j’ai charge de toi. Je n’ai pas fini de grandir
Et je marche à grandes enjambées sur la terre.

Jean MALRIEU, Le nom secret, suivi de La Vallée des Rois (P.-J. Oswald)
(1915-1976)

Le baiser du soir

Je ne quittais pas ma mère des yeux, je savais que quand on serait à table, on ne me permettrait pas de rester pendant toute la durée du dîner et que, pour ne pas contrarier mon père, maman ne me laisserait pas l’embrasser à plusieurs reprises devant le monde, comme si ç’avait été dans ma chambre. Aussi je me promettais, dans la salle à manger, pendant qu’on commencerait à dîner et que je sentirais approcher l’heure, de faire d’avance de ce baiser qui serait si court et furtif, tout ce que j’en pouvais faire seul, de choisir avec mon regard la place de la joue que j’embrasserais, de préparer ma pensée pour pouvoir, grâce à ce commencement mental de baiser, consacrer toute la minute que m’accorderait maman à sentir sa joue contre mes lèvres, comme un peintre qui ne peut obtenir que de courtes séances de pose, prépare sa palette et a fait d’avance de souvenir, d’après ses notes, tout ce pour quoi il pouvait à la rigueur se passer de la présence du modèle. […]

Ma seule consolation, quand je montais me coucher, était que maman viendrait m’embrasser quand je serais dans mon lit. Mais ce bonsoir durait si peu de temps, elle redescendait si vite, que le moment où je l’entendais monter puis où passait dans le couloir à double porte le bruit léger de sa robe de jardin en mousseline bleue, à laquelle pendaient de petits cordons de paille tressée était pour moi un moment douloureux. Il annonçait celui qui allait le suivre, où elle m’aurait quitté, où elle serait redescendue. De sorte que ce bonsoir que j’aimais tant, j’en arrivais à souhaiter qu’il vînt le plus tard possible, à ce que se prolongeât le temps de répit où maman n’était pas encore venue. Quelquefois quand, après m’avoir embrassé, elle ouvrait ma porte pour partir, je voulais la rappeler, lui dire « embrasse-moi une fois encore » mais je savais qu’aussitôt elle aurait son visage fâché, car la concession qu’elle faisait à ma tristesse et à mon agitation en montant m’embrasser, en m’apportant ce baiser de paix, agaçait mon père qui trouvait ces rites absurdes, et elle eût voulu tâcher de m’en faire perdre le besoin, l’habitude, bien loin de me laisser prendre celle de lui demander, quand elle était déjà sur le pas de la porte, un baiser de plus. Or la voir fâchée détruisait tout le calme qu’elle m’avait apporté un instant avant, quand elle avait penché vers mon lit sa figure aimante, et me l’avait tendue comme une hostie pour une communion de paix où mes lèvres puiseraient sa présence réelle et le pouvoir de m’endormir.

Marcel PROUST, Du côté de chez Swann, in À la recherche du temps perdu, La Pléiade/Gallimard, 1954. (1871-1922)


Le plus beau temps du monde


L’été respire au bout de ce récif de toits,
L’été de ton amour plein de mélancolie,
L’été qu’on voit mourir un peu dans chaque jour
Qui roule jusqu’ici ses falaises de suie.
Églogue fatiguée, l’on entend la chanson
Très pure d’un oiseau au milieu du silence.
Regarde s’enfuir le plus beau temps de la vie,
Le plus beau temps du cœur, la mortelle saison
De la jeunesse aux noirs poisons. Voici la route,
Ce saut de feu dans le délire des cigales
Et de bons parapets pour reposer tes bras.
Dans le ciel campagnard meurt le maigre charroi,
S’envolent les décors barbares des passions :
Petits balcons de fer écumant d’églantines,
Escalades des murs titubants, dérision
Des dorures, outremer houleux des orages.
Tu ne reconnais plus ces folles mousselines
Dans tout ce bleu que fait resplendir sans raison
Chaque matin, parmi plusieurs enfantillages,
L’été de ton amour, la saison du bonheur.

Tu regardes s’enfuir le plus beau temps du monde.

Albert AYGUESPARSE, Le vin noir de Cahors, (Seghers)
(poète belge, né en 1900)




Poème flou
(À une morte)

Où va la pluie, le vent la mène En tintant sur le toit
Et je me serrais contre toi, Pour te cacher ma peine.

Le jardin noir aux arbres nus,
Ta petite lampe en veilleuse
Tes soupirs heureux d’amoureuse
Que sont-ils devenus ?

J’écoute encor tomber la pluie :
Elle n’a plus le même bruit…

Francis CARCO, La Bohème et mon cœur, (Aubin Michel) (1886-1958)


Parler d’elle…

Parler d’elle toujours
avec elle ou avec son
ombre avec son soleil
sur ses épaules sur ses
mains sur son tablier de
nuages sur son assiette
sur ses petits souliers
glacés sur sa ceinture
dénouée sur son
livre refermé sur sa
chaise vide parler
d’elle avec elle perdus
dans nos regards dans
nos attentes sur le
chemin qui n’en
finit pas de commencer
et de finir.

Marcel SAINT-MARTIN (Inédit) (né en 1922)


Ce n’est pas drôle…

Ce n’est pas drôle de mourir
Et d’aimer tant de choses :
La nuit bleue et les matins roses,
Les fruits lents à mûrir.

Ni que tourne en fumée
Mainte chose jadis aimée
Tant de sources tarir…

Ô France, et vous Ile de France,
Fleurs de pourpre, fruits d’or,
L’été lorsque tout dort
Pas légers dans le corridor.

Le Gave où l’on allait nager
Enfants sous l’arche fraîche
Et le verger rose de pêches…

P.-J. TOULET, Poèmes inachevés, Seghers. (1867-1920)


De soi-même

Plus ne suis ce que j’ai été
Et ne le saurai jamais être ;
Mon beau printemps et mon été
Ont fait le saut par la fenêtre.
Amour, tu as été mon maître :
Je t’ai servi sur tous les dieux.
Ô si je pouvais deux fois naître,
Comme je te servirais mieux !

Clément MAROT in Œuvres poétiques, Garnier-Flammarion.
(1496-1544)

Marie

Vous y dansiez petite fille
Y danserez-vous mère-grand
C’est la maclotte qui sautille
Toutes les cloches sonneront
Quand donc reviendrez-vous Marie

Les masques sont silencieux
Et la musique est si lointaine
Qu’elle semble venir des cieux
Oui je veux vous aimer mais vous aimer à peine
Et mon mal est délicieux

Les brebis s’en vont dans la neige
Flocons de laine et ceux d’argent
Des soldats passent et que n’ai-je
Un cœur à moi ce cœur changeant
Changeant et puis encor que sais-je

Sais-je où s’en iront tes cheveux
Crépus comme mer qui moutonne
Sais-je où s’en iront tes cheveux
Et tes mains feuilles de l’automne
Que jonchent aussi nos aveux

Je passais au bord de la Seine
Un livre ancien sous le bras
Le fleuve est pareil à ma peine
Il s’écoule et ne tarit pas
Quand donc finira la semaine

Guillaume APOLLINAIRE, Alcools, Gallimard.
(1880-1918)