La Touraine d’Honoré de Balzac



Honoré de Balzac naît à Tours en 1799, 39 rue Nationale (la maison a été détruite lors de la dernière guerre, une petite plaque l’indique sur une pharmacie). En 1804, sa famille s’installe au n° 53 de la même rue et il y vit jusqu’à son départ en 1807 pour le collège d’Oratoriens de Vendôme (devenu lycée Ronsard), où il demeure jusqu’en 1813 et au départ de la famille Balzac pour Paris.


Honoré décrit ainsi, dans les
Contes drolatiques, sa rue natale, qui s’appelait alors Rue Royale:


« Cette ville est rieuse, amoureuse, fraîche et fleurie… Et comptez, si vous y allez, que vous lui trouverez, au milieu d’elle, une rue délicieuse où tout le monde se promène, où toujours il y a du vent, de l’ombre, du soleil, de la pluie et de l’amour. C’est une rue toujours neuve, toujours royale, toujours impériale, une rue patriotique, une rue à deux trottoirs… une rue si large que jamais nul n’a crié: « gare! », une rue qui ne s’use pas, une rue bien pavée, bien bâtie, propre comme un miroir, populeuse, silencieuse à ses heures, coquette, bien coiffée de nuit par ses jolis toits bleus; bref, c’est une rue où je suis né, c’est la reine des rues, la seule rue de Tours. S’il y en a d’autres, elles sont noires, étroites, humides, et viennent toutes respectueusement saluer cette noble rue qui les commande. »


Autre lieu de mémoire balzacienne à Tours
: 7 rue des Cerisiers, un hôtel du XVIe siècle abritait l’institution Vauquer où les sœurs de l’écrivain ont fait leurs études, et qui a très certainement légué son nom à la pension du Père Goriot.



L’amour du pays natal


« Ne me demandez pas pourquoi j’aime la Touraine… Je l’aime comme un artiste aime l’art ».


Balzac a consacré de véritables hymnes à sa province natale, notamment celui-ci dans
Le Lys dans la vallée. Jamais paysage ne fut autant transfiguré par l’amour!


Universel sans doute, l’auteur de La
Comédie humaine, mais aussi profondément tourangeau. Pareille reconnaissance peut étonner car à Tours, où il est né le 20 mai 1799, il a connu une prime jeunesse plutôt sinistre.


Placé en nourrice chez une femme de gendarme à Saint Cyr sur Loire jusqu’à l’âge de quatre ans, le jeune Honoré a été marqué par l’absence de la tendresse maternelle. À cinq ans, le voici externe dans une pension de Tours, où il va souffrir d’un certain dénuement face aux enfants de la petite bourgeoisie locale.


Après ses années-prison du collège des Oratoriens de Vendôme, il ne revient à Tours que pour le troisième trimestre d’une classe de troisième qu’il redouble, avant son départ dans la région parisienne.


De cette période maudite (« 
Cet enfant ne nous donnera que des chagrins », disait sa mère), le génie s’est peut-être forgé. Malade, humilié, abandonné, Balzac informe ses camarades qu’un jour, il sera célèbre. On ne se doute pas alors qu’il portera une société tout entière dans sa tête plus de 2000 personnages dans 85 romans.


Si à partir de l’âge de quinze ans, Balzac connaît d’innombrables domiciles dans Paris et sa banlieue, il sera loin d’oublier sa Touraine. De 1830 à 1837, on note une quinzaine de retours aux sources. À l’origine, c’était pour une question médicale. Une croyance médicale de l’époque voulait qu’on remédiât à une santé chancelante par des cures d’air natal.


Mais loin de se reposer, Balzac va travailler d’arrache-pied. Surtout dans la vallée de l’Indre, à Saché, chez les amis de la famille, les Margonne. À l’abri de ses créanciers, il va ébaucher, écrire ou corriger
Maître Cornélius, Le Père Goriot, La Recherche de l’Absolu, Le Lys dans la vallée, Illusions perdues.


La Touraine, qu’il gagnait par un voyage de vingt-trois heures en diligence, c’était encore Tours et son curé dans le quartier de la cathédrale, la Grenadière à Saint Cyr sur Loire où il voyait Mme de Berny, qui fut son premier amour et sa mère de substitution, Vouvray, évoquée dans
La Femme de trente ans et L’illustre Gaudissart, Marmoutier et son monastère dans L’Excommunié, la vallée de l’Indre encore avec Les Deux Amis, Langeais et sa duchesse. Sans compter les Contes drolatiques écrits à la manière de Rabelais. Jusqu’à La Peau de chagrin qui, pour se dérouler dans la société parisienne, ne se termine pas moins d’une façon surprenante par une vision de la Loire.


« 
La Touraine, j’avais besoin d’y revenir comme un enfant sur le sein de sa mère » avouait le forçat de l’encrier. Cette inguérissable nostalgie ne l’empêchait pas de lancer quelques piques aux Tourangeaux jugés un peu mollassons. « Je leur pardonne d’être bêtes, écrivit-il, car ils sont heureux. »



Textes faisant référence à Tours et Saint-Cyr-sur-Loire:


1. À Tours:


- la ville apparaît dans Le Lys dans la vallée, Maître Cornélius, La femme de trente ans, mais elle est surtout le décor du Curé de Tours;

- l’hôtel Gouin situé rue du Commerce est devenu l’hôtel de Jean de Xaincoings dans
Maître Cornélius;

- la maison de l’abbé Birotteau — qui loge chez Melle Gamard dans
Le Curé de Tours- est située à l’emplacement de l’actuel cloître de la Psalette, aussi appelé Préau Saint-Gatien, collé à la cathédrale de Tours (les indications qui la situent 8 rue de la Psalette sont erronées);

- à Saint-Cyr-sur-Loire, Balzac séjourne avec Mme de Berny à La Grenadière, dont il fait le cadre de son court roman du même nom, et qui apparaît aussi dans
Le lys dans la vallée. Pour apercevoir la maison aujourd’hui, il faut, depuis Tours, traverser le pont Napoléon et prendre à gauche la RN 152 vers Saumur. La Grenadière est signalée aussitôt, au n° 13.



2. dans le Val de Loire:


Les villes et villages suivants sont le décor d’œuvres de la Comédie humaine:

- Le château de Saché, ouvert à la visite, est le lieu incontournable (maquette d’une statue d’Honoré par Rodin, celle où il n’est pas tout nu)
;

- près de Saché, le château de Valesne devient château de Frapesle dans
Le lys dans la vallée; le château de la Chevrière et le manoir de Vonne s’unissent pour devenir le château de Clochegourde;

- vous pouvez parcourir la route que faisait parfois à pied Balzac pour se rendre de Tours à Saché à travers les « landes de Charlemagne », qui est celle qu’il fait emprunter à Félix de Vandenesse dans
Le lys pour aller de Tours à Frapesle;

- Luynes et Ussé (
Les deux amis);

- Langeais (
La duchesse de Langeais);

- Turpenay à l’entrée de la forêt de Chinon, ainsi que Rochecorbon, Azay-le-Rideau, Ballan-Miré et Chinon (
Contes drolatiques);

-
La femme de trente ans a pour décor Vouvray (de même que L’illustre Gaudissart) — en particulier le pont de la Cisse — et le château de Montcontour;

- Blois (
Louis Lambert, Le martyr calviniste, Le lys dans la vallée);

- Saumur (
Eugénie Grandet);

- Artannes, Pont-de-Ruan et Pont-Cher sont également des lieux où se déroule l’action du
Lys dans la vallée;

- Plessis-Lès-Tours (
Maître Cornélius);

- Marmoutier et la célèbre Grange de Meslay (
L’excommunié);

- à Azay-sur-Cher, le château de Beauvais est le lieu du drame qui inspire
Une ténébreuse affaire: le sénateur Clément de Ris est enfermé pendant vingt jours dans un caveau. Dans ce roman, la Chartreuse du Liget est également évoquée.







Montcontour, un rêve inaccessible


Faute d’argent, Balzac ne put réaliser son rêve
: acheter le château de Moncontour, à Vouvray (Indre-et-Loire).


« 
MONCONTOUR est un ancien manoir situé sur un de ces blonds rochers en bas desquels passe la Loire… C’est un de ces petits châteaux de Touraine, blancs, jolis, à tourelles… un de ces châteaux mignons, pimpants, qui se mirent dans les eaux du fleuve avec leurs bouquets de mûriers, leurs vignes, leurs chemins creux, leurs larges balustrades à jour, leurs caves en rocher, leurs manteaux de lierre et leurs escarpements. Les toits de Moncontour pétillent sous les rayons du soleil, tout y est ardent ».


Ainsi Julie d’Aiglemont (
La Femme de trente ans) découvre-t-elle ce château.


Sur les traces de son enfance tourangelle, l’écrivain cheminait souvent vers Vouvray. II se rendait chez M. Savary, ami de son père, vigneron à La Caillerle, dans la vallée Coquette. Il y situe les mésaventures du commis voyageur Gaudissart. Cet
Illustre Gaudissart qui s’était fait rouler par un vigneron vouvrillon et dont le buste, érigé en 1934 place Vavasseur à Vouvray, intrigue les touristes.


Toujours dans
La Femme de trente ans, Balzac décrit ainsi Vouvray:
« 
Comme niché dans les gorges et les éboulements des rochers, qui commencent à décrire un coude devant le pont de la Cisse. Puis, de Vouvray à Tours, les effrayantes anfractuosités de cette colline déchirée sont habitées par une population de vignerons… »


Vignerons qu’il mettra en scène dans ses
Contes drolatiques ou Eugénie Grandet.





Moncontour n’a pas changé, toujours avancé au rebord du coteau à la proue d’un océan de vignes. Tourelles, balustrades, vaste terrasse plantée, fenêtres à meneaux Renaissance de ce château dont le corps date du XVe s., le tout chapeauté d’ardoises, décor immuable.


Balzac convoitait ce manoir dont il était tombé amoureux. La revente de ses actions du Chemin de fer du Nord n’aurait pu suffire à la réalisation de son rêve. Mme Hanska — la belle comtesse polonaise, qui signait ses lettres « L’Étrangère » et qu’il finira par épouser — avait refusé de dénouer les cordons de sa bourse, et l’écrivain dut renoncer, en 1846.


Le château a été très endommagé pendant la Révolution et lors d’un incendie en 1943. À cette occasion, les inesthétiques ajouts néogothiques de la fin du XIXe s. furent anéantis. C’est ainsi que Moncontour a retrouvé le séduisant visage qu’immortalise une des premières photographies réalisée, en 1850, par le propriétaire d’alors, le duc de Massa, lointain successeur des comtes de Sainte Maure puis des Rohan-Chabot.


N’oublions pas l’attirance de Balzac pour le vin de Vouvray ! Il en buvait jusqu’à « 
quatre bouteilles de blanc, ce qui ne faisait que donner un pétillement plus vif à sa gaieté », selon Théophile Gautier.