Nicolas Boileau (1636-1711) : biographie

 
Nicolas Boileau fut à la fois le créateur de la satire et de l’épître en France.
 

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Boileau naquit à Paris le 1er novembre 1636. Pour le distinguer de ses frères, on lui donna le nom de Despréaux, à cause des petits près ou préaux situés au bout du jardin de la maison de campagne de son père. Il était le onzième enfant de Gilles Boileau, greffier au parlement de Paris. Sa jeunesse fut très malheureuse. Il avait un an lorsqu’il perdit sa mère et fut abandonné à une vieille servante qui le traitait durement. La famille était nombreuse ; Despréaux fut relégué dans une espèce de guérite au-dessus du grenier, froide en hiver, chaude en été, d’où il ne voyait que les toits du Palais de Justice et qu’il quitta avec bonheur pour le grenier où l’on eut enfin la charité de l’installer ; ce qui lui faisait dire plaisamment plus tard : « J’ai commencé ma fortune par descendre au grenier. » Il était d’une constitution délicate et maladive, ce qui le rendait un peu taciturne et maussade ; il avait néanmoins un caractère doux et débonnaire. « Colin, disait son père, sera un bon garçon ; il n’a point d’esprit, il ne dira jamais de mal de personne. »
 
Au collège, il fut un élève paresseux ; au lieu d’étudier ses leçons, il passait son temps à lire les auteurs classiques, beaucoup de poèmes modernes et des romans. Ses professeurs découvrirent en lui des dispositions naturelles pour la poésie, et dès que son talent lui fut révélé, il ne s’occupa plus que de vers, au grand déplaisir de sa famille.
 
Au sortir du collège, il étudia le droit, mais plutôt pour obéir aux ordres de son père que par vocation ; il fut placé chez son beau-frère greffier, qui le renvoya parce qu’il s’endormait sous sa dictée, et lui prédit qu’il ne serait qu’un sot toute sa vie. Dès lors, Boileau renonça à la carrière du barreau et essaya d’étudier la théologie ; mais il ne tarda pas à s’en dégoûter. Ce ne fut qu’après cette double expérience, qu’il résolut de suivre son goût et de se consacra à la culture des lettres.
 
À vingt-quatre ans, il composa sa première satire. Antoine Furetière, un des écrivains de l’époque, la découvrit en remuant les papiers de Boileau. Il encouragea l’auteur, qui en laissa courir quelques copies. Le succès fut grand et lui attira aussitôt la protection de la marquise de Rambouillet, qui l’invita à fréquenter son hôtel. Il y rencontra Chapelain et Cotin dans tout l’éclat d’une gloire que ses mordantes satires devaient bientôt anéantir. Il y vit aussi Mme de Lafayette et Mme de Sévigné. L’amitié de Mme de Lafayette lui valut celle de
La Rochefoucauld. De proche en proche, il se lia avec Racine, Molière et La Fontaine. Il eut de cette manière l’avantage de vivre dans le commerce des esprits les plus distingués de son temps. L’amitié qui l’unit à Racine fut tendre et dévouée ; pendant les longues années que dura leur intimité, jamais l’un d’eux ne livra un vers au public sans l’avoir fait juger et corriger par l’autre.
 
Dans ses
Satires, au nombre de douze, Boileau se proposa deux buts : faire la guerre aux mauvais poètes et sanctionner les réputations légitimes. Ces satires ne paraissaient que de loin en loin, car il travaillait lentement.
« Eh qu’importe, disait-il, le public ne s’informera pas du temps que j’aurai mis à écrire ! »
Il les lisait d’abord en petit comité avec beaucoup d’art et d’entrain ; elles passaient ensuite de mains en mains ; enfin elles étaient relues par Racine, corrigées, limées par l’auteur, et paraissaient chez le libraire Barbin, dans la galerie du Palais-Royal. Tout Paris se les arrachait, toutes les correspondances se les envoyaient à tous les bouts de l’Europe lettrée, et en très peu de temps on les savait par cœur.
 
Les plus remarquables satires de Boileau sont :
Le repas ridicule, Les Embarras de Paris, À mon Esprit.
« Les
Satires, dit Voltaire, appartiennent à la première manière de ce grand peintre, fort inférieure, il est vrai, à la seconde, mais très supérieure à celles de tous les écrivains de son temps, si vous en exceptez Racine. »
La neuvième satire,
À mon Esprit, est le chef-d’œuvre du genre.
 
Boileau continua dans ses
Épitres la guerre commencée dans les Satires contre les mauvais auteurs de son temps. Elles sont supérieures aux satires ; la versification en est plus forte et plus flexible.
 
Les
Épîtres les plus remarquables sont : Au Roi, sur les avantages de la paix ; Le Passage du Rhin ; À M. de Lamoignon, sur les plaisirs des champs ; À Racine, sur l’utilité des ennemis.
 
Boileau acheva son œuvre de critique en formulant les principes sur lesquels il fondait ses jugements. C’est dans ce but qu’il écrivit
L’Art poétique. Il était juste qu’après avoir fait sentir le ridicule de tant d’ouvrages, il donnât lui-même les règles du bon goût. Il imita et dépassa Horace qui avait écrit une épître sur le môme sujet, mais au lieu d’une épître, Boileau fit un poème en quatre chants.
 
Il nous reste un mot à dire du
Lutrin. C’est une épopée badine, où le poète chante un démêlé survenu entre le trésorier et le chantre de la Sainte-Chapelle de Paria. Celui-ci avait fait enlever un lutrin qui l’offusquait. De là, une querelle qui occupa tout Paris. Voici à quelle occasion ce poème fut composé : Boileau soutenait un jour, chez M. de Lamoignon, que le plus mince sujet peut servir de matière à un poème épique.
« Faites en donc un sur le débat de la Sainte-Chapelle, lui dit M. de Lamoignon. — Pourquoi non, répondit Boileau, il ne faut jamais défier un fou ; et je le suis assez, non seulement pour l’entreprendre, mais encore pour le dédier à M. le premier président. »
Boileau tint parole et sut tirer un excellent parti de son sujet ; il en a fait un des poèmes les plus ingénieux, les plus agréables et les plus intéressants de la langue française.
 
Les autres ouvrages de Boileau sont des épigrammes, des sonnets, des odes, et surtout une traduction en prose d’un traité de Longin sur le
Sublime.
 
Boileau avait quarante-sept ans lorsqu’il fut reçu membre de l’Académie française. Le roi lui ayant demandé un jour s’il faisait partie de cet illustre corps : « Sire, je n’en suis pas, je n’en suis pas digne. — Vous en serez, lui répondit le roi, je le veux. » L’Académie ayant élu La Fontaine, le roi refusa de sanctionner cette élection. Quelque temps après, l’Académie reçut Boileau. « C’est un bon choix, dit Louis XIV, tout le monde applaudira ; vous pouvez à présent nommer La Fontaine. »
 
Boileau, comme du reste
Racine et Molière, payait le roi par des flatteries que nous avons de la peine à lui pardonner, et qu’on lui a vivement reprochées. Louer le roi était alors chose simple et naturelle ; il y avait, à cette époque, en France, comme un culte de la royauté.
 
Néanmoins, cette admiration ne porta Boileau à aucune bassesse ; il osa même dire quelquefois au roi la vérité. Un jour, Louis XIV lui montrait des vers qu’il s’était amusé à faire. « Sire, lui dit Boileau, rien n’est impossible à Votre Majesté ; elle a voulu faire de mauvais vers et elle y a parfaitement réussi. » Une autre fois, ayant appris à Fontainebleau que l’on venait de retrancher la pension du grand Corneille, il protesta contre une telle injustice et demanda que la pension qu’il touchait lui fut enlevée au profit du grand poète tragique. Mme de Montespan, émue de cette généreuse démarche, promit de faire rétablir la pension de Corneille.
 
Cet écrivain, si impitoyable pour les mauvais poètes, était bon et doux dans la vie privée. On connaît sa délicatesse envers Patru, le créateur de l’éloquence du barreau ; celui-ci étant tombé dans la plus extrême misère, se vit réduit à vendre sa riche bibliothèque. Boileau lui en offrit aussitôt un tiers de plus que sa valeur et ne voulut entrer en possession de la bibliothèque qu’après la mort de Patru.
 
Il n’avait jamais joui d’une forte santé. La mort de
Racine, son ami depuis quarante ans, acheva de le détacher du monde et il se confina jusqu’à la fin de ses jours dans sa campagne d’Auteuil. On lui conseillait de retourner à Versailles. « Qu’irais-je faire disait-il tristement, je ne sais plus louer. » C’est dans cette retraite qu’il recevait les jeunes poètes avec politesse, mais sans cordialité. Il était devenu sourd et presque aveugle ; ces infirmités, ajoutées à sa santé chancelante, l’avaient, dans ses dernières années, rendu triste et morose. Il mourut d’une hydropisie de poitrine, en 1711, à l’âge de soixante-quinze ans, et fut enterré dans la Sainte-Chapelle.
 

D’après Daniel Bonnefon, 
Les écrivains célèbres de la France, ou Histoire de la littérature française depuis l'origine de la langue jusqu'au XIXe siècle (7e éd.), 1895, Paris, Librairie Fischbacher.