Passion Lettres
Diderot

Livre du jour D. Diderot Supplément au voyage de Bougainville

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«A. Cette superbe voûte étoilée, sous laquelle nous revînmes hier, et qui semblait nous garantir un beau jour, ne nous a pas tenu parole.
B. Qu'en savez-vous ?
A. Le brouillard est si épais qu'il nous dérobe la vue des arbres voisins.
B. Il est vrai ; mais si ce brouillard, qui ne reste dans la partie inférieure de l'atmosphère que parce qu'elle est suffisamment chargée d'humidité, retombe sur la terre ?
A. Mais si au contraire il traverse l'éponge, s'élève et gagne la région
[…]

Denis Diderot,
Supplément au voyage de Bougainville
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Livre du jour D. Diderot Bréviaire jeunes mariées

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Ma fille,

Vous allez quitter la maison de votre père et de votre mère pour entrer dans celle de votre époux et la vôtre. En vous accordant à…., je lui ai résigné toute mon autorité, il ne m’en reste plus. Il n’y a qu’un moment que je vous commandais, et votre devoir était de m’obéir
; à présent, je n’ai plus que le droit de conseil. Je vais en user.
Votre bonheur est inséparable de celui de votre époux
; il faut absolument que vous soyez heureux ou malheureux l’un par l’autre: ne perdez jamais de vue cette idée, et tremblez au premier désagrément réciproque que vous vous donnerez, car il peut être suivi de beaucoup d’autres.
Ayez pour votre époux toute la condescendance imaginable, conformez-vous à ses goûts raisonnables, tâchez de ne rien penser que vous ne puissiez lui dire, qu’il soit sans cesse comme au fond de votre âme
; ne faites rien dont il ne puisse être témoin. Soyez en tout et toujours comme sous ses yeux.
Songez qu’une fille qui a le maintien d’une femme est indécente, et que, par conséquent, la femme qui sait garder le maintien décent d’une fille se respecte et se fait respecter.

Le bréviaire des jeunes mariées
Lettre inédite de Diderot à sa fille

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Livre du jour D. Diderot Deux amis de Bourbonne

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«Il y avait ici deux hommes qu’on pourrait appeler les Oreste et Pylade de Bourbonne. L’un se nommait Olivier, et l’autre Félix. Ils étaient nés le même jour, dans la même maison, et des deux sœurs; ils avaient été nourris du même lait, car l’une des mères étant morte en couches, l’autre se chargea des deux enfants. Ils avaient été élevés ensemble, ils étaient toujours séparés des autres; ils s’aimaient comme on existe, comme on vit, sans s’en douter; ils le sentaient à tout moment, et ils ne se l’étaient peut-être jamais dit. Olivier avait une fois sauvé la vie à Félix, qui se piquait d’être grand nageur, et qui avait failli se noyer. Ils ne s’en souvenaient ni l’un ni l’autre. Cent fois Félix avait tiré Olivier des aventures fâcheuses où son caractère impétueux l’avait engagé; et jamais celui-ci n’avait songé à l’en remercier; ils s’en retournaient ensemble à la maison, sans se parler, ou en parlant d’autre chose.»

Diderot, Les Deux amis de Bourbonne et autres contes


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Livre du jour D. Diderot Rêve d'Alembert

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Extrait:

Diderot
— Avant que de faire un pas en avant, permettez-moi de vous faire l’histoire d’un des plus grands géomètres de l’Europe. Qu’était-ce d’abord que cet être merveilleux? Rien.
d’Alembert
— Comment rien! On ne fait rien de rien.
Diderot
Vous prenez les mots trop à la lettre. Je veux dire qu’avant que sa mère, la belle et scélérate chanoinesse Tencin, eût atteint l’âge de puberté, avant que le militaire La Touche fût adolescent, les molécules qui devaient former les premiers rudiments de mon géomètre étaient éparses dans les jeunes et frêles machines de l’une et de l’autre, se filtrèrent avec la lymphe, circulèrent avec le sang, jusqu’à ce qu’enfin elles se rendissent
[DPV XVII 96] dans les réservoirs destinés à leur coalition, les testicules de sa mère et de son père. Voilà ce germe rare formé; le voilà, comme c’est l’opinion commune, amené par les trompes de Fallope dans la matrice; le voilà attaché à la matrice par un long pédicule; le voilà, s’accroissant successivement et s’avançant à l’état de fœtus; voilà le moment de sa sortie de l’obscure prison arrivé; le voilà né, exposé sur les degrés de Saint-Jean-le-Rond qui lui donna son nom; tiré des Enfants-Trouvés; attaché à la mamelle de la bonne vitrière, madame Rousseau; allaité, devenu grand de corps et d’esprit, littérateur, mécanicien, géomètre. Comment cela s’est-il fait? En mangeant et par d’autres opérations purement mécaniques. Voici en quatre mots la formule générale: Mangez, digérez, distillez in vasi licito, et fiat homo secundum artem. Et celui qui exposerait à l’Académie le progrès de la formation d’un homme ou d’un animal, n’emploierait que des agents matériels dont les effets successifs seraient un être inerte, un être sentant, un être pensant, un être résolvant le problème de la précession des équinoxes, un être sublime, un être merveilleux, un être vieillissant, dépérissant, mourant, dissous et rendu à la terre végétale.


Diderot, Le Rêve de d’Alembert

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Livre du jour D. Diderot Contes

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« Je voudrais bien me rappeler la chose comme elle s´est passée, car elle vous amuserait. Commençons à tout hasard, sauf à laisser là mon récit, s´il m´ennuie.
M. le prince de Galitsine s´en va aux eaux d’Aix-la-Chapelle
; il y trouve la jeune et belle comtesse de Schmettau. En huit jours de temps il en devient amoureux, il le dit, il est écouté, il est époux.
Il avait été attaché à Paris à une demoiselle Dornet, grande fille, assez belle, mais d´une mauvaise santé, ne manquant pas tout à fait d´esprit, mais ignorante comme une danseuse d´Opéra, et toute propre à donner dans un torquet.
Le prince, après son mariage, regretta deux ou trois portraits qu´il avait laissés à cette fille, et il me pria de les ravoir, si je pouvais. La chose n´était pas aisée. Entre plusieurs moyens qui me vinrent en tête, celui auquel je m´arrêtai, ce fut de tirer parti des inquiétudes qu´elle avait sur sa santé, et de supposer à ces portraits une influence funeste qui l´effrayât. Voilà qui est bien ridicule, me direz-vous. D´accord. Mais d´un autre côté il est si agréable de se bien porter, les portraits d´un infidèle sont si peu de chose
; il y a un si grand fonds à faire sur l´imagination d´une femme alarmée, et en général les femmes sont si crédules et si pusillanimes en santé, si superstitieuses dans la maladie! »

Denis Diderot, Contes
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