Saint-Evremond, Conversation du Maréchal d’Hocquincourt avec le Père Canaye




Comme je dînais un jour chez monsieur le maréchal d’Hocquincourt, le père Canaye, qui y dînait aussi fit tomber le discours insensiblement, sur la soumission d’esprit que la religion exige de nous
; et, après nous avoir conté plusieurs miracles nouveaux et quelques révélations modernes, il conclut qu’il fallait éviter, plus que la peste, ces esprits forts qui veulent examiner toute chose par la raison.
— À qui parlez-vous des esprits forts, dit le maréchal, et qui les a connus mieux que moi
? Bardouville et Saint-Ibal ont été les meilleurs de mes amis. Ce furent eux, qui m’engagèrent dans le parti de monsieur le comte, contre le cardinal de Richelieu. Si j’ai connu les esprits forts? Je ferais un livre de tout ce qu’ils ont dit. Bardouville mort, et Saint-Ibal retiré en Hollande, je fis amitié avec La Frette et Sauvebœuf. Ce n’étaient pas des esprits, mais de braves gens. La Frette était un brave homme et fort mon ami. Je pense avoir assez témoigné que j’étais le sien dans la maladie dont il mourut. Je le voyais mourir d’une petite fièvre, comme aurait pu faire une femme, et j’enrageais de voir La Frette, ce La Frette qui s’était battu contre Bouteville, s’éteindre ni plus ni moins qu’une chandelle. Nous étions en peine, Sauvebœuf et moi, de sauver l’honneur à notre ami; ce qui me fit prendre la résolution de le tuer d’un coup de pistolet, pour le faire périr en homme de cœur. Je lui appuyais le pistolet à la tête, quand un bougre de jésuite, qui était dans la chambre, me poussa le bras et détourna le coup. Cela me mit en si grande colère contre lui, que je me fis janséniste.
— Remarquez-vous, monseigneur, dit le père Canaye, remarquez-vous comme Satan est toujours aux aguets
: circuit quærens quem devoret. Vous concevez un petit dépit contre nos pères, il se sert de l’occasion pour vous surprendre, pour vous dévorer; pis que dévorer, pour vous faire janséniste. Vigilate, Vigilate, on ne saurait être trop sur ses gardes contre l’ennemi du genre humain.
— Le père a raison, dit le maréchal. J’ai ouï dire que le diable ne dort jamais. Il faut faire de même
: bonne garde, bon pied, bon œil. Mais quittons le diable, et parlons de mes amitiés. J’ai aimé la guerre devant toutes choses, madame de Montbazon après la guerre, et tel que vous me voyez, la philosophie après madame de Montbazon.
— Vous avez raison, reprit le père, d’aimer la guerre, monseigneur
: la guerre vous aime aussi; elle vous a comblé d’honneurs. Savez-vous que je suis homme de guerre aussi, moi? Le Roi m’a donné la direction de l’hôpital de son armée de Flandres; n’est-ce pas être un homme de guerre? Qui eût dû devenir soldat? Je le suis, monseigneur, et ne rends pas moins de service à Dieu dans le camp que je lui en rendrais au collège de Clermont. Vous pouvez donc aimer la guerre innocemment. Aller à la guerre est servir Dieu. Mais pour ce qui regarde madame de Montbazon, si vous l’avez convoitée, vous me permettrez de vous dire que vos désirs étaient criminels. Vous ne la convoitiez pas, monseigneur, vous l’aimiez d’une amitié innocente.
— Quoi, mon père, vous voudriez que j’aimasse comme un sot
? Le maréchal d’Hocquincourt n’a pas appris dans les ruelles à ne faire que soupirer. Je voulais, mon père, je voulais, vous m’entendez bien.
— Je voulais
! Quels je voulais! En vérité, monseigneur, vous raillez de bonne grâce. Nos pères de Saint-Louis seraient bien étonnés de ces: je voulais. Quand on a été longtemps dans les armées, on a appris à tout écouter. Passons, passons; vous dites cela, monseigneur, pour vous divertir.
— Il n’y a point là de divertissement, mon père
: savez-vous à quel point je l’aimais?
Usque ad aras, monseigneur.
— Point d’
aras, mon père. Voyez-vous, dit le maréchal, en prenant un couteau, dont il serrait le manche; voyez-vous, si elle m’avait commandé de vous tuer, je vous aurais enfoncé le couteau dans le cœur.
Le père, surpris du discours, et plus effrayé du transport, eut recours à l’oraison mentale, et pria Dieu secrètement qu’il le délivrât du danger où il se trouvait
: mais ne se fiant pas tout à fait à la prière, il s’éloignait insensiblement du maréchal par un mouvement de fesses imperceptible. Le maréchal le suivait par un autre tout semblable; et, à lui voir le couteau toujours levé, on eût dit qu’il allait mettre son ordre à exécution.

[…]

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