Zola, Nana

Présentation
Notes critiques

« …une vraie frimousse de margot, trempée dans du lait, une peau veloutée de pêche, un nez drôle, un bec rose, des quinquets luisants auxquels les hommes avaient envie d'allumer leur pipe. Son tas de cheveux blonds, couleur d'avoine fraîche, semblait avoir jeté de la poudre d'or sur les tempes, des taches de rousseur, qui lui mettaient là une couronne de soleil…»… « des nichons lui étaient venus, une paire de nichons de satin blanc tout neufs…»
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texte intégral du roman ici

Incipit

À neuf heures, la salle du théâtre des Variétés était encore vide. Quelques personnes, au balcon et à l’orchestre, attendaient, perdues parmi les fauteuils de velours grenat, dans le petit jour du lustre à demi-feux. Une ombre noyait la grande tache rouge du rideau ; et pas un bruit ne venait de la scène, la rampe éteinte, les pupitres des musiciens débandés. En haut seulement, à la troisième galerie, autour de la rotonde du plafond où des femmes et des enfants nus prenaient leur volée dans un ciel verdi par le gaz, des appels et des rires sortaient d’un brouhaha continu de voix, des têtes coiffées de bonnets et de casquettes s’étageaient sous les larges baies rondes, encadrées d’or.(…)

PRÉSENTATION


LE CONTEXTE DE PUBLICATION:

Date de parution: 1880

(En feuilleton du 16 octobre 1879 au 5 février 1880.) Charpentier met en vente, d'un coup, 55 000 exemplaires du roman, le plus fort premier tirage d'un roman jamais osé dans le siècle. le soir même, il commande un nouveau tirage de 10 000. Zola n'aura pas la Légion d'Honneur…


Principaux événements (1879/1880):

• En littérature:

1879
: F. Dostoïevski, les Frères Karamazov; H. Ibsen, la Maison de poupée; R.L. Stevenson, Voyage avec un âne dans les Cévennes.
1880
: P. Loti, le Mariage de Loti; G. de Maupassant, Contes; L. Wallace, Ben Hur.

En musique:

1879
: P.I. Tchaïkovski, Eugène Onéguine.
1880
: J. Brahms, Danses hongroises.

En peinture:

1879
: P. Cézanne, Aix, Paysage Rocheau
E. Manet,
En bateau; A. Renoir, A la Grenouillère, Roses.
1880
: Cl. Monet, Nature morte aux pommes et raisins; C. Pissarro, Les Boulevards extérieurs; A. Renoir, Baigneuse, Place Clichy.

En politique:

Guerre des Zoulous (mort du fils de Napoléon III)
; alliance austro-allemande; Gladstone Premier ministre en Grande-Bretagne.
En France, l’amnistie est accordée aux Communards et, à Marseille, se crée le parti socialiste français (Jules Guesde).

Sciences et techniques:

invention de la lampe électrique à filaments de charbon (Edison, U.S.A.)
; construction du canal de Suez
exploration de Stanley au Congo supérieur
; introduction du radiateur à gaz et confection de papier à bon marché avec de la pâte de bois.

GENÈSE DU ROMAN

« Le poème des désirs du mâle »


Dès les premiers dossiers des
Rougon-Macquart (1868) Zola a prévu, à côté des quatre grands mondes principaux (peuple, commerçants, bourgeoisie, grand monde), de faire figurer la « putain », le meurtrier, le prêtre et l’artiste. Le sexe, la mort, Dieu et l’Art: les tréfonds de l’âme humaine.


Le projet s’inscrivait dans la tradition des romans de courtisanes (voir plus bas), mais Zola veut traiter le sujet à sa manière
: non en dilettante ou en moraliste, mais en historien et en « anatomiste » des mœurs corrompues du Second Empire: « la bêtise dorée, l’ordure insolente de ces femmes et de ces hommes qui ont besoin de la dictature de César pour bercer leurs nuits d’amour dans le grand silence de la France bâillonnée » (La Cloche, 29 juin 1870.


« Nana prend un plaisir pervers à avilir Muffat, un des hommes les plus astreints à la respectabilité aristocratique, et jeter la dérision sur l’hypocrisie de la pompe officielle. On relira la scène carnavalesque du chapitre XIII, où Muffat, revêtu de son grand costume de chambellan, fait le chien aux pieds de Nana, ramassant avec les dents le mouchoir parfumé de sa maîtresse triomphalement et joyeusement sadique, jeté au bout de la pièce. Cela vaut bien le fauteuil royal promené par le peuple en délire et jeté par la fenêtre des Tuileries au matin du 24 février 1848, dans L’Éducation sentimentale. »

Henri Mitterand, Zola, tome II, p. 468, Fayard, 2001.



DOSSIER PRÉPARATOIRE
: extrait

« Une force de la nature, un ferment de destruction, mais cela sans le vouloir, par son sexe seul et sa puissante odeur de femme, détruisant tout ce qu’elle approche […]. Le cul dans sa puissance; le cul sur un autel et tous sacrifiant devant. Il faut que le livre soit le poème du cul, et la moralité sera le cul faisant tout tourner […]. La mangeuse d’or, l’avaleuse de toute richesse […]. Et elle ne laisse que de la cendre […] Ne pas la faire spirituelle, ce qui serait une faute; elle n’est que de la chair, mais la chair avec toute sa grâce. »


BIOGRAPHIE DE ZOLA

Zola entre l’Assommoir et Nana :

1877
: parution de l’Assommoir en roman. Zola devient le chef de file du mouvement naturaliste. Achat d’une propriété à Médan.

1878
: nouvel échec au théâtre avec le Bouton de rose
(comédie).
Une page d’amour (bonne critique).

1879
: Nana paraît dans le Voltaire (90 livraisons).

1880
: parution en roman. Zola quitte le journalisme et publie des recueils de ses principaux articles: le Roman expérimental; les Romanciers naturalistes (1881), etc.

L’HISTOIRE ET LA FICTION

L’action se passe entre avril 1867 (soirée théâtrale) et juillet 1870 (mort de Nana). En fait, il faudrait remonter jusqu’en avril 1851 (naissance de Nana,
L’Assommoir, IV).

Zola prend des libertés avec la chronologie (il semble difficile que Nana n’ait que 16 ans au début du roman). L’action est donc presque exclusivement contemporaine du Second Empire (1852-1870). Après avoir eu hôtel particulier (année 1869) et vie fastueuse (mai 1869
: épisode des courses), Nana meurt au moment de la déclaration de guerre.

C’est dans la société du Second Empire qu’il faut donc chercher les « clés » du roman.

Le ménage Mignon, cet ancien chef d’orchestre, époux complaisant d’une étoile des Variétés, a son modèle dans le Paris de l’époque, les Judic. Millaud, l’amant de Mme Judic, est, comme Fauchery, l’amant de Rose Mignon, journaliste au
Figaro. Nana elle-même amalgame les traits de trois courtisanes de l’ère des « biches de haute volée », Anna Deslions, Valresse de la Bigne et Delphine de Lizy. Elle emprunte sa mort à Blanche d’Antigny dont l’amant, le banquier Bischoffsheim, se transpose en banquier Steiner dans le roman. Même la Tricon existait dans la réalité sous les traits de l’entremetteuse la plus célèbre du Second Empire, la Guimond.


LE TITRE

Il ne faut pas, semble-t-il, attacher une importance particulière au titre. Nana est le diminutif enfantin d’Anna, prénom de la fille de Gervaise. On ne peut guère rattacher ce diminutif au terme de « nana », au sens moderne de « fille ». Bien que le mot apparaisse chez Théophile Gautier, en 1850 (Voyage en Italie), on ne le retrouve popularisé que vers les années 1940-1950. L'écart est donc trop grand avec le roman de Zola pour qu’il y ait eu une influence quelconque et, inversement, Zola n’a pas pu jouer sur un sens qui n’existe pas encore à son époque.


PISTES D’ÉTUDE

• Zola publie Le Roman expérimental à peu près en même temps que Nana, mais il faut se garder une fois pour toutes de rapprochements inconsidérés. Il est inutile de s’enfermer dans la problématique des choses vues, et de tomber dans l’erreur où se sont emprisonnés les contemporains de Zola. Il semble que la traditionnelle question: « le romancier est-il un peintre fidèle des milieux qu’il donne à voir? » soit un faux problème.

Il s’agit d’une fausse querelle, qui trouve sa solution dans une lecture plus résolument moderniste du roman. Celle-ci doit restituer à l’écrivain sa dimension de démiurge, en soulignant la portée mythique de l’œuvre.

• Outre les personnages dont nous avons montré plus haut la réalité, le goût « clinique » de Zola pour la documentation fait de lui un héritier direct de Flaubert. De même que celui-ci avait lu, pour
Madame Bovary, une littérature sérieuse sur l’arsenic et les empoisonnements qu’il causait, de la même façon, Zola, faisant mourir Nana d’une maladie précise, en trouve d’abord les éléments dans Recherche sur la variole, un texte scientifique qui fait autorité. On peut ici alléguer que Zola travaillait de seconde main: sur le milieu qu’il voulait représenter, des amis à lui, experts en galanterie, lui fournissaient d’abondantes notes sur des anecdotes libertines dont ils avaient été témoins ou acteurs. Il demeure que ces esquisses sont des éléments que Zola a intégrés à son projet artistique général et il faut se dégager de l’idée que la précision photographique est le but ultime du réalisme d’un artiste.

Nous avons peine à comprendre que la critique de son temps ait reproché à Zola de n’avoir été « ni original ni vrai ».

Zola devenait, tout à coup, aux yeux de la bourgeoisie, l’homme de transgression, non pas seulement parce qu’il passait les bornes, mais parce que, avec son audace d’écrivain, il touchait à la vie et jouait les connaisseurs. Passe encore si son roman avait été seulement salace, mais cet homme ne voulait-il pas dépeindre la décomposition de la classe bourgeoise
?

Le thème en lui-même, celui de la courtisane, est trop contrasté, trop romantique en un certain sens (c’est une femme de la Nuit aspirant à la Lumière), et ses précédents trop livresques, durant tout le XIXe siècle, pour qu’on n’en tire pas une conclusion évidente
: il peut s’agir, au pis, d’un poncif, au mieux, d’une figure mythologique. Même si l’on ne désire pas induire à toute force le second point de vue, on doit reconnaître qu’un livre de plus sur la question devenait une gageure. C’est pourquoi Zola a trop manifestement exprimé ses intentions visionnaires pour que l’interprétation s’en tienne au cadre sociopolitique.

Nana est une œuvre où se reconnaît la griffe d’un homme de désir, réglant peut-être un compte à la sexualité qu’il hésite à décrire purement comme une force de vie ou de mort.

Dans l’
Assommoir Gervaise cède à Lantier sous les yeux mêmes de la fillette. Cette « scène primitive » est structurante pour Nana qui vivra de l’avilissement et en mourra, comme si son destin était en germe dans cet épisode décisif, où l’identification est brutale, engage l’être entier, et dicte sur un autre plan son histoire. Nana sera la déchéance qu’elle voit. Elle représente le ça, le scandale qui méprise la convention. Mais la société se ligue contre cette pulsion de vie, et le roman devient le grand mythe de la dissociation entre Nature et Culture.


Dossiers

• La mort de Nana et la mort d’Emma Bovary.

• Comparaison entre
Nana et Splendeurs et misères des courtisanes. Peut-on parler de deux mondes en continuité ou y a-t-il, au contraire, rupture de l’histoire?

• Le baron Hulot et le comte Muffat, comme témoins d’une aristocratie décadente.

• Les classes sociales dans
Nana.

• Les grands mythes de Zola
: l’alcoolisme, la débauche, le sang.

• Zola moraliste
: plaisir et aliénation.


Lectures complémentaires:

en priorité, l’ensemble des Rougon-Macquart.


• Le thème de la courtisane en littérature

Après le déjà romantique Abbé Prévost (Manon Lescaut), Hugo avait évoqué le thème dans Marion de Lorme (au théâtre) avant de le faire, dans le roman, avec Fantine (dans les Misérables).

Balzac dans
Splendeurs et misères des courtisanes introduit déjà, au lieu de la « grisette », des femmes qui appartiennent à une classe sociale bien déterminée.

Zola lui-même avait fourni dans la
Confession de Claude un avatar de fille légère cherchant à échapper à son destin.

Quelques œuvres contemporaines sur le même thème
:
Marthe, histoire d’une fille de J.K. Huysmans (1876) et la Fille Élisa (1877) d’E. de Goncourt.

En poésie
:
Baudelaire,
Les Fleurs du Mal. (1857)

Bibliographie succincte

Georges Bafaro (Nana, Ellipses, « Textes fondateurs », 2000).
Éléonore Reverzy,
Nana d’Émile Zola, Gallimard, « Foliothèque », 2008.
DICTIONNAIRE DES TYPES ET CARACTÈRES LITTÉRAIRES, Nathan, 1978 (articles
: « bourgeois », « femme fatale », « joueur », « prostituée »).
DICTIONNAIRE DES FIGURES ET DES PERSONNAGES, Gamier, 1981 (article: « Nana »).

Henri Mitterand, ZOLA, trois tomes, Fayard, 2001.

Bibliographie d’agrégation ici

Sandy Petrey, « Anna-Nana-Nana: Identité sexuelle, écriture naturaliste, lectures lesbiennes », Les Cahiers Naturalistes, 1995, n° 41 (69), p. 69-80.

Jeremy Wallace, « Baudelaire, Zola, et la femme-charogne », L’Écriture du féminin chez Zola et dans la fiction naturaliste, Bern, Peter Lang, 2003, p. 357-69.

Présentation d’Eléonore Reverzy ici

Iconographie

La Nana d’Édouard Manet, qui date de 1877, est contemporaine de L’Assommoir: cependant, Manet a pu lire le début du roman dans La République des lettres, et le titre de sa toile est un hommage à la « jolie pépée » de Zola.

Zola, à son tour, se souviendra de la
Nana de Manet en décrivant la toilette de Nana dans sa loge, en présence du prince d’Écosse et du comte Muffat, au chapitre V du roman.
Paul Cézanne s’est inspiré de l’héroïne de Zola dans L’Éternel féminin (peint au moment de L’Assommoir, vers 1877) et dans le Triomphe de la femme (1880).


Filmographie

Des nombreuses adaptations cinématographiques:

J. Renoir (1926), Dorothy Arnzer (1933), C. Corostiza (1943) et Christian-Jaque (1955 avec Martine Carol dans le rôle de Nana).

La télévision a adapté l’œuvre en 4 épisodes (M. Cazeneuve, 1981)
; la plus récente date de 2001 (Nadia Coupeau, dite Nana, par Édouard Molinaro).

Au théâtre:

Une adaptation a été réalisée pour le théâtre par William Bunasch, en 1881, avec la collaboration active de Zola.