Zola, La Fortune des Rougon

Présentation

Notes critiques

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texte intégral du roman ici

Incipit
Lorsqu'on sort de Plassans par la porte de Rome, située au sud de la ville, on trouve, à droite de la route de Nice, après avoir dépassé les premières maisons du faubourg, un terrain vague désigné dans le pays sous le nom d'aire Saint-Mittre.

L'aire Saint-Mittre est un carré long, d'une certaine étendue, qui s'allonge au ras du trottoir de la route, dont une simple bande d'herbe usée la sépare. D'un côté, à droite, une ruelle, qui va se terminer en cul-de-sac, la borde d'une rangée de masures ; à gauche et au fond, elle est close par deux pans de muraille rongés de mousse, au-dessus desquels on aperçoit les branches hautes des mûriers du Jas-Meiffren, grande propriété qui a son entrée .
(…)

PRÉSENTATION


LE CONTEXTE DE PUBLICATION:


Date de parution: 1870


Principaux événements:

• En littérature
: Jules Verne, De la Terre à la Lune; F. Dostoïevski, l’Éternel Mari.


• En musique
: B. Smetana, la Fiancée vendue (opéra tchèque); fondation de la Société nationale de musique.

• En peinture
: P. Cézanne, l’Estaque; C. Pissarro, La Route.

• En politique
: guerre franco prussienne: défaite française de Sedan, siège de Paris fin du Second Empire, proclamation de la République (Assemblée nationale en 1871).

• Sciences et techniques
: invention du galvanomètre à bobine mobile; perfectionnement de la construction en béton armé et de l’accouchement par césarienne; premier service météorologique aux U.S.A.


L’action se passe du 7 au 11 décembre 1851

« Le premier épisode (des Rougon-Macquart) aura pour cadre historique le coup d’État dans une ville de province, sans doute une ville du Var » (Lettre de Zola à son éditeur).

En tant que journaliste Zola avait pu avoir connaissance d’une polémique, dix-sept ans après les événements, entre le préfet d’alors du Var et des publicistes républicains, qui lui reprochaient d’avoir exercé une répression sanglante. Il existait d’autre part quelques ouvrages traitant de cette période dont
la Province en 1851 (paru en 1865), Insurrection de décembre 1851 dans le Var (paru en 1853).

1851, c’est aussi la parution de
Moby Dick (H. Melville) et de la Case de l’oncle Tom (H. Beecher-Stowe). Par ailleurs J. M. Singer invente la première machine à coudre pratique et, à Londres, circulent les premiers omnibus à deux étages.


Biographie de Zola

1840
: naissance à Paris.

1843-1858
: installation à Aix où il entre au collège (1852). Amitié avec Paul Cézanne.

1858
: Paris (lycée Saint-Louis).

1859-1862
: échec au bac; vie de bohème; petits travaux. 1862: naturalisé français (père italien).

1863
: premières productions en prose; journalisme. 1864: Contes à Ninon premier livre publié.

1866
: chroniqueur à l’Événement; défend Manet dans sa communication au congrès scientifique d’Aix; « Deux définitions du roman ».

1867
: amitié avec la jeune école de peinture; Thérèse Raquin.

1868
: l’Empire se libéralise, apparition de journaux d’opposition; Zola collabore à la Tribune, au Rappel, à la Cloche, au Gaulois; première idée de l’Histoire d’une famille (10 volumes prévus).

1869
: contrat avec l’éditeur A. Lacroix pour les Rougon-Macquart.

1870
: mariage avec Gabrielle Alexandrine Meley; publication dans la Cloche d’un pamphlet: « Vive la France ». Zola est inculpé. Départ pour Marseille où il décide de fonder son propre organe de presse. La Fortune des Rougon paraît en feuilleton dans le Siècle.


LE TITRE

On peut penser que le terme de « fortune » a le mérite de son ambiguïté: il n’est pas indifférent de remarquer que le maître de la théorie héréditaire des passions et des mouvements de l’âme a laissé avec bonheur quelque rôle à jouer, et non des moindres, puisqu’il est inaugural (le roman avait d’abord été appelé les Origines), à ce véritable moteur de la tragédie, le hasard (c’est le sens étymologique de fortune) qui se transforme en destin.


Quant au patronyme de
Rougon, Zola ne l’a pas immédiatement choisi, et il s’est imposé après une longue série d’hésitations. Le romancier avait d’abord pensé aux Richaud (on y lit l’adjectif riche) s’opposant à une branche apparentée, celle des David (et l’on pense au triomphe du petit berger sur Goliath). Les Richaud sont devenus les Goiraud dans une étape intermédiaire. Enfin Zola s’arrêtait, pour le patronyme aux Rougon qui, inversant la structure précédente, évoquait dans ses sonorités l’âpreté morale et surtout la couleur rouge. On n’y pouvait manquer de repérer la connotation du sang baignant tout le cycle, tant sous les espèces de la guerre que de la physiologie et de l’hérédité.



HISTOIRE ET FICTION


• Dans La Fortune des Rougon, Zola dépeint les origines des Rougon-Macquart dont Plassans est la ville d’origine et qui de là va se disperser à travers la France. S’il est vrai que Plassans c’est essentiellement Aix en Provence , ville de son enfance , la situation géographique et les événement décrits sont ceux de Lorgues dans le Var.
Pour en savoir plus sur ce sujet et sur l’insurrection varoise de décembre 1851 , on peut consulter
le site de la ville de Lorgues ici


• Le double thème du roman (amour et insurrection) relève d’un procédé familier à Zola qui mêle volontiers une intrigue politique (ou sociale) à une autre poétique.


• Il faut se convaincre de l’importance, pour l’œuvre, de ce roman qui inaugure les 20 volumes des Rougon-Macquart
: il s’agit là d’un texte fondateur, d’un frontispice, dont la fonction est plus de programmer le tout que de lui servir de vestibule. Il faut que le lecteur vienne sans cesse se demander comment le dessein général est servi par l’intention romanesque, localisée ici à une intrigue étroite et ramassée.


• Pour s’écarter de l’habituelle lecture politique (au sens étroit) qui limite Zola à l’engagement (alors que sa portée est ailleurs, intemporelle) il importe de fonder les remarques sur un passage doublement placé aux origines puisque par lui s’ouvrent à la fois le roman et le cycle.


Il est ainsi significatif que les premières pages du roman constituent
la description d’un cimetière. Ce n’est pas un chant de mort qu’il convient d’y lire mais la forme symbolique que prend chez Zola son intuition fondamentale et qui va parcourir tout le cycle: la notion de lignée, de généalogie. Bien des éléments (romantisme des contrastes et des lieux écartés, poésie de l’ombre, souvenirs d’enfance, etc.) concourent à faire de ces pages une ouverture d’opéra.


• Quant au premier trait vivant qui vienne s’insérer dans le récit, sous les espèces du premier « personnage », c’est l’engin de mort, la carabine que Silvère tient cachée sous sa veste. Tout dans la posture du « héros », dans sa méditation intériorisée rappelle
le veilleur de la tragédie classique. Cette arme indique que Silvère a fait son choix: il participera à l’Histoire. Par cette arme encore, il est dans le camp des adultes, tout comme par son amour pour Miette.


• L'image symbolique sur laquelle va reposer tout l'édifice des Rougon-Macquart est cette fameuse
pierre tombale qui apparaît trois fois dans le roman.
Présente dans les toutes premières pages et dans les dernières, c'est la pierre qui sert de lieu de rendez-vous à Silvère et Miette dans le vieux cimetière désaffecté, et c'est celle sur laquelle le gendarme va fracasser la tête de Silvère. Le mythe fondateur est cette pierre tombale sur laquelle on peut lire « Ci-git Marie… morte » : Miette-Marie y lit son destin. Elle présage la double mort et le sacrifice du jeune couple.


Henri Mitterand écrit :

« Voilà la véritable assise des Rougon-Macquart, en même temps que la formidable première mesure de leur ouverture. Les vingt volumes du cycle entier sont installés sur un tombeau; la société qu'ils vont décrire prend naissance sur le meurtre de ses enfants. Une jeune fille, la poitrine percée, mourant dans les plis du drapau rouge ; un jeune homme, le crâne ouvert par le coup de fusil d'un gendarme. Quelle ironie glacée frappant les fondations, et de ce nouveau monde et de ce massif romanesque ! »

Zola, tome II, l'Homme de Germinal, p.41.


Pistes d’étude

• L’art du flashback dans la
Fortune des Rougon.

• Le temps dans le roman (établir une chronologie détaillée).

• Les leitmotive et la façon dont ils s’entrelacent.

• Le thème du sang et son caractère ambigu.

• Le gendarme borgne
: transformation d’un fait divers en symbole.

• Les éléments romantiques et les éléments réalistes dans la
Fortune des Rougon.

• Recherche de thèmes chez Zola
: la folie, le caractère, la passion.


Lectures complémentaires

L’intégralité des
Rougon-Macquart.

En priorité
: l’Assommoir, Nana, Germinal, la Bête humaine (cf. fiches sur ces quatre romans).

• Sur le thème des amours enfantines ou adolescentes
:

Daphnis et Chloé (Longus, Gallimard, Folio n° 415)

Paul et Virginie (Bernardin de Saint-Pierre).

V. Hugo
: l’Homme qui rit.

• Sur le thème des luttes de pouvoir en province
: des rapprochements avec le roman d’H. de Balzac, le Curé de Tours; quelques portraits dans le Rouge et le Noir.


Bibliographie succincte

M. Bernard,
ZOLA, Le Seuil, Écrivains de toujours, 7, 1952.

J.H. Bornecque et P. Cogny,
RÉALISME ET NATURALISME, Hachette, Classiques France, 1958.

P. Cogny,
ZOLA ET SON TEMPS, Larousse, Textes pour aujourd’hui, 1976.

A. Dezalay,
LECTURES DE ZOLA, A. Colin, U prisme n° 1, 1973.

A. Lanoux et S. Lorenzi,
ZOLA OU LA CONSCIENCE HUMAINE, Atelier Marcel Jullian, 1978, rééd. Le Livre de poche n° 5391.

J.C. Lapp,
LES RACINES DU NATURALISME, Bordas, Études 350, 1972.

A. de Laftre,
LE RÉALISME SELON ZOLA, PUF, Littératures modernes n° 6, 1975.


Henri Mitterand, ZOLA, trois tomes, Fayard, 2001.


THÈMES ET MANIFESTES DU XIXe SIÈCLE, Bordas, coll. Littérature et sociétés, 1976.



Filmographie:

Assez bizarrement, LA FORTUNE DES ROUGON n’a inspiré aucun cinéaste, alors que tant d’œuvres de Zola ont été portées à l’écran. En revanche, à la télévision (1980), il existe une adaptation tout à fait conforme à l’esprit du roman.


Ne pas manquer ce texte magnifique d’Arnaud Maïsetti sur La Fortune des Rougon, d’Émile Zola: Zola, commencer par déménager les morts

Arnaud Maisetti | Carnets: Zola, commencer par déménager les morts