Zola, La Curée

Présentation
Notes critiques

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texte intégral du roman ici

signification du titre
ici, sur le forum, section littérature

Incipit
Au retour, dans l’encombrement des voitures qui rentraient par le bord du lac, la calèche dut marcher au pas. Un moment, l’embarras devint tel qu’il lui fallut même s’arrêter.
Le soleil se couchait dans un ciel d’octobre, d’un gris clair, strié à l’horizon de minces nuages. (…)

PRÉSENTATION


LE CONTEXTE DE PUBLICATION:


Principaux événements en 1871


En politique:

entrée des Prussiens dans Paris
; Thiers chef du gouvernement; le 28 mars installation à l’Hôtel de Ville du Conseil de la Commune; en mai, écrasement de la Commune par les Versaillais.

• En littérature:

Rimbaud,
Le Bateau ivre et autres poésies, La Lettre du voyant;
Banville,
Petit Traité de poésie française; Dostoïevski, Les Possédés.

• En musique:

Saint-Saëns,
Le Rouet d’Omphale; Verdi, Aïda; Wagner, Siegfried.


LE TITRE

Le titre du roman appartient au vocabulaire de la chasse à courre. Aristide Rougon et ses semblables, profitant des grands travaux d’Haussmann, dépècent Paris et se repaissent du butin.

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HISTOIRE ET FICTION

L’action de
La Curée se déroule, comme celle de tous les autres romans du cycle des Rougon-Macquart, sous le Second Empire. Rougon arrive à Paris en 1852, peu après le coup d’état. En 1854, il est déjà lancé, en 1860 sa fortune est faite. L’Empereur apparaît en personne dans le roman, sous des traits d’ailleurs peu flatteurs.


Zola a voulu écrire « 
le poème ou plutôt la terrible comédie des vols contemporains ».



L’ORGANISATION


À propos de
La Curée, Zola écrit: « J’y étudie les fortunes rapides nées du coup d’État, l’effroyable gâchis financier qui a suivi, les appétits lâchés dans, les Jouissances, les scandales mondains. […] Le titre La Curée s’imposait, après La Fortune des Rougon; le premier était la conséquence du second. ».


La Curée peut d’abord apparaître comme une chronique de la société parisienne sous le Second Empire. Le développement anarchique des affaires, le désintérêt général pour la politique, la spéculation permettent la constitution rapide d’immenses fortunes. L’argent facile sert à satisfaire tous les appétits, à commencer par ceux du corps. Le roman s’ouvre et se clôt sur la description des brillants équipages qui paradent au Bois, symboles du luxe et du triomphe des apparences.


La fête du chapitre VI, placée sous le double signe du plaisir et de l’argent, consacre le triomphe provisoire et déjà menacé de Saccard et de son monde.


Le destin de Renée est parallèle à l’ascension de Saccard et à l’histoire de l’Empire. À la fin du chapitre III, sa présentation à l’Empereur, dans une robe noire et blanche symbolique, constitue « la note aiguë de sa vie ». Renée est encore à mi-parcours, « entre le vice et la vertu ».

Le bal masqué, au moment où Maxime l’abandonne, creuse un abîme sous ses pieds. Elle est désormais perdue et tout le dernier chapitre est une variation autour du thème de la mort.




RÉFLEXIONS


À ma connaissance, les meilleures études (niveau universitaire) existant sur ce roman sont celles d’Henri Mitterand
:

- un travail sur le temps et l’espace du roman (« chronotope ») dans le recueil d’articles intitulé
L’illusion réaliste, PUF coll Écriture, pages 69 à 88 ;


- un autre travail, dans la même collection des PUF, dans le recueil Le roman à l’œuvre, genèse et valeurs, pages 117 à 139.


À ces études s’ajoute celle de Max Milner
: « les thèmes de la perversion dans la Curée », in Mimesis et semiosis, Nathan, 1992.



Quelques remarques rapides


La Curée est le 2e roman des Rougon Macquart (1871), mais on peut considérer qu’il fait partie d’une première série de romans (Raquin, Férat, Curée, Assommoir, Germinal, Terre, Bête humaine) qui, tous, mettent en situation une femme (Thérèse, Madeleine, Renée, Gervaise, Catherine, Françoise, Séverine) et un deuxième amant, qui tentent d’échapper vainement à l’emprise d’un premier amant. Le fait de le remplacer ou de le tuer constitue une transgression sanctionnée par un châtiment (condamnation, déchéance, mort, suicide).


Cette structure triangulaire de type œdipien peut être double dans les romans les plus forts et les plus dramatiques (
la Bête humaine).


En parallèle, un autre héros cherche à imposer son désir
: s’intégrer à un milieu social où il est étranger et qui finit par le rejeter: c’est le cas de Saccard (et Florent, Étienne, Jean, Gervaise). Cette dramatisation est conforme au projet général de Zola: décrire une famille qui s’élance à la conquête de biens et qui « roule détraquée par son élan lui-même ».


Le Second Empire est caractérisé, selon Zola, par le déchaînement des appétits. Max Milner a montré que dans
La Curée cette transgression est favorisée par l’« effacement de la loi du Père », incarnée dans le roman par Saccard et l’Empereur.


Pour en revenir à la structure triangulaire que j’évoquais plus haut, il faut se rappeler que Zola souscrivait à la fameuse théorie de l’« imprégnation » mise en musique par Michelet,
La femme, et le docteur Lucas.


Cette théorie est intéressante (même si elle nous fait maintenant sourire) parce qu’elle réunit les figures obsessionnelles de la relation triangulaire archétypale.


En termes psychanalytiques, le héros (= le deuxième amant) constitue une figure du fils œdipien
: faible, timide, enfantin, d’une sensibilité de femme, il ne peut posséder totalement et durablement la femme qu’il désire et qui constitue une figure de la Mère interdite, souvent dominatrice (le mythe de Phèdre est très précisément évoqué par Zola dans ses notes préparatoires).

Cette femme tient sa force et sa virilité, son énergie au fait qu’elle porte en elle l’« empreinte » du père (l’« imprégnation »
!), le premier amant, généralement brutal. Elle lui reste soumise, lui cède quand il reparaît, et peut même engendrer avec le second amant un enfant qui ressemble au premier!


Zola avait trouvé une caution pseudo-scientifique à cette théorie (fantasme
?) chez Michelet.

La transgression évoquée plus haut est donc l’interdit de l’inceste, qui mérite la mort, la folie, le suicide, etc.


Par ailleurs, au plan de l’analyse politique,
La Curée développe une vision orgiaque du Second Empire, tout entier voué à la satisfaction des appétits sexuels et financiers: tapage de l’or et de la chair qui règne chez Saccard, qui culmine dans un divertissement mondain où les dames à demi nues encadrent le dieu de l’argent (chap. VI).

(La déchéance croissante de Renée est d’ailleurs symbolisée par la progression de sa nudité).


Le Second Empire encourage des affairistes comme Saccard
: régime politique d’origine honteuse (coup d’état) qui n’a d’autre but que la satisfaction des appétits de la « bande » qui l’a porté au pouvoir.


Henri Mitterand étudie très précisément la chronologie et l’espace du roman.


Roman dramatique resserré sur dix-huit mois de la carrière spéculative d’Aristide et l’épisode amoureux entre Renée et Maxime Rougon, fils d’Aristide
.


Roman de caractère également
: plusieurs retours en arrière, espaces symboliques de l’univers parisien. Début in medias res, retours en arrière, ralentis, accélérations, concentrations et extensions dans le temps.


Le titre, emprunté à un
poème satirique d’Auguste Barbier, met l’accent sur le caractère balzacien du roman, le prédateur, la chasse au profit, la signification historique et politique du Second Empire.

Mais l’histoire de Renée avec ses névroses, son spleen, ses désirs, son désespoir, sa solitude, met en scène un temps psychologique pré proustien. 

C’est celui-ci qu’Henri Mitterand met en valeur de façon fort convaincante dans ses deux études et dans la biographie monumentale qu’il a consacrée à Zola.


Henri Mitterand,
Zola, tome II, l’Homme de Germinal, pp. 44-51, Fayard,
2001.


THÉMATIQUE

1. La description chez Zola:
• l’hôtel du parc Monceau
;
• comparaison des deux descriptions du Bois, au début et à la fin du roman
;
• comparaison avec la technique descriptive de Balzac.

2. Le personnage de Renée:
• portraits
;
• Renée et la symbolique des éléments
;
• Renée, nouvelle Phèdre
;
• Renée, personnage d’un roman naturaliste (application à Renée des théories de Zola).

3. Robes et toilettes:
rôle esthétique, social, symbolique

4. Paris.
Cette étude peut conduire à un travail historique sur les grands travaux du baron Haussmann.

5. L’hôtel Béraud: description, fonction narrative symbolique.

6. La satire de la société du Second Empire.

7. Le personnage d’Aristide Rougon.
À comparer éventuellement avec le banquier Nucingen de
La Comédie humaine de Balzac.


PROLONGEMENTS

1. La caricature

La Curée peut être à sa manière considérée comme une charge contre la corruption, la médiocrité et le mauvais goût. On recherchera ce qui dans les tableaux de la vie mondaine en particulier peut relever de la caricature: silhouettes (Michelin, Hupel de la Noue…), déformations et grossissement, etc. On pourra comparer l’art de Zola et les œuvres de Daumier, Cham, Gill et Grévin.


2. Les grands travaux d’Haussmann

Chercher des textes (en particulier dans les autres romans de Zola) et des documents iconographiques concernant l’architecture du Second Empire. Quels en sont les techniques, les formes et l’esprit
?


3. La peinture de la vie moderne

La vie mondaine que dépeint
La Curée: Montrez qu’on y trouve la même importance des rites sociaux, la même fascination du luxe et les mêmes ambiguïtés. Peut-on parler d’ostentation? de mauvais goût? Quel est le sens de la « fête impériale »?

il serait intéressant de rapprocher le chapitre VI de
La Curée de deux scènes parallèles empruntées à Flaubert (Madame Bovary, et L’Éducation sentimentale.): on verra qu’à chaque fois les déguisements montrent plus qu’ils ne cachent, et que les bals masqués sont le lieu d’un malaise individuel et collectif.