Zola, La Bête humaine

Présentation
Notes critiques

Stacks Image 836
La Bête humaine est le dix-septième volume de la série Les Rougon-Macquart. L'histoire évoque le monde du chemin de fer et se déroule tout au long de la ligne Paris-Le Havre. On a coutume de dire qu'elle comporte deux héros : d'une part le mécanicien Jacques Lantier et de l'autre sa locomotive, la Lison, que Lantier aime plus qu'une femme. Outre son aspect documentaire, La Bête humaine est un roman noir, sorte de thriller du XIXe siècle ; c'est aussi un roman sur l'hérédité, Jacques souffrant d'une folie homicide que Zola rattache à l'alcoolisme des Macquart.

L'arbre généalogique des Rougon-Macquart est ici
Deux études de l'adaptation cinématographique du roman de Zola par Jean Renoir
ici
et ici
texte intégral du roman ici

Incipit

En entrant dans la chambre, Roubaud posa sur la table le pain d'une livre, le pâté et la bouteille de vin blanc. Mais, le matin, avant de descendre à son poste, la mère Victoire avait dû couvrir le feu de son poêle, d'un tel poussier, que la chaleur était suffocante. Et le sous-chef de gare, ayant ouvert une fenêtre, s'y accouda.
C'était impasse d'Amsterdam, dans la dernière maison de droite, une haute maison où la Compagnie de l'Ouest logeait certains de ses employés. La fenêtre, au cinquième, à l'angle du toit mansardé qui faisait retour, donnait sur la gare, cette tranchée large trouant le quartier de l'Europe, tout un déroulement brusque de l'horizon, que semblait agrandir encore, cet après-midi-là, un ciel gris du milieu de février, d'un gris humide et tiède, traversé de soleil.

(…)

PRÉSENTATION

Date de parution: 1890
(En feuilleton du 14 novembre 1889 au 2 mars 1890 dans
La Vie populaire.)

Principaux événements

En littérature:

P. Claudel,
Tête d’or; G. Frazer, Le Rameau d’or (jusqu’en 1915); H. Ibsen, Hedda Gabler; W. Morris, Nouvelles de nulle part.

En musique:

P. Mascagni,
Cavalleria Rusticana (opéra) E. Satie, Gymnopédies; P. Tchaikovski, la Dame de pique (opéra).

En peinture:

P. Cézanne,
Madame Cézanne dans la serre;
E. Degas,
Danseuses en bleu.

En politique:

- remous coloniaux (création de Zanzibar, le Tanganyika devient une colonie allemande
; la Grande-Bretagne annexe l’Ouganda; relations franco- britanniques améliorées en Afrique occidentale par le traité de Busah)

- troubles politiques en Europe (chute de Bismarck en Prusse
; limitation des droits en Russie)

- mouvements sociaux (grève des omnibus à Londres
; indemnités de licenciements en France); l’Idaho et le Wyoming sont reconnus États des États-Unis; célébration du 1er mai pour la première fois dans une vingtaine de pays.

Sciences et techniques:

découverte du sérum contre le tétanos (E. von Behring)
;
première ligne de métro à Londres
; premier building complètement en acier à Chicago; ligne téléphonique entre Paris et Londres; films à images en mouvement montrés à New York (cinématographe) en 1894.

Biographie de Zola

(Zola entre Germinal (cf. fiche sur ce roman) et la Bête humaine.)

1885
: Germinal.

1886
: L’Œuvre.

1887
: La Terre; Renée (pièce en 5 actes tirée de La Curée).

1888
: Le Rêve; levée de la censure sur le drame tiré de Germinal (version édulcorée à laquelle Zola refuse d’assister)
rencontre Jeanne Rozerot au printemps, à Médan.

1889
: naissance de Denise, fille de Zola et de Jeanne; Madeleine (écrite en 1865) jouée au Théâtre libre.

1890
: La Bête humaine; première des huit candidatures de Zola à l’Académie française (il échouera toujours); Zola refuse d’être candidat à la députation dans le Ve arrondissement.


L’HISTOIRE ET LA FICTION

L’action se passe en 1869 (comme cela se déduit du début du chapitre IV). Le climat politique est celui de l’Empire chancelant, où l’on peut chercher, du côté républicain, des histoires personnelles pour compromettre des personnages en vue, et où l’instruction classe des affaires pour couvrir une réputation ou, au contraire, accuse sous la pression des clans.

Cependant Zola a été inspiré par des faits divers
: l’affaire Fenayrour (1882), l’affaire Barrême (1886) et peut-être les crimes de Jack l’éventreur, (1888).


LE TITRE

Il est impossible de citer toutes les hésitations de Zola avant qu’il ne soit arrêté au titre définitif. Cette série, qui figure dans les brouillons de Zola, longue d’environ cent cinquante propositions, peut être classée selon deux axes:

l’un purement négatif, centré sur l’idée de meurtre, l’autre plus explicatif, où domine l’idée d’instinct et de pathologie mentale.
L’auteur retient finalement, en un saisissant raccourci, un titre fortement contrasté, qui lance l’imagination vers l’envers de l’homme et ses profondeurs ancestrales.

La symétrie apporte une source supplémentaire de réflexion
: l’homme y est héréditairement animal, mais aussi, la « monture » de l’homme moderne, la locomotive, y est comme personnifiée.


Résumé du roman


Découvrant trois ans après son mariage, grâce à une étourderie de sa jeune femme Séverine, qu’elle a jadis été la maîtresse de M. Grandmorin [1], Roubaud décide de tuer ce dernier. Le meurtre est exécuté dans le train qui relie Paris au Havre, Roubaud forçant sa femme à être complice.

Jacques Lantier, mécanicien du train Paris-Le Havre (et fils de Gervaise Macquart, dont il a hérité un caractère névrosé et parfois violent), a tout vu mais ne révèle rien.

Lantier habite une petite chambre rue Cardinet, au coin de la rue de Saussure, « d’où l’on voyait le dépôt des Batignolles » (chap. 2).

L’enquête avançant, Séverine cherche un appui auprès de M. Camy-Lamotte, secrétaire général du ministère de la Justice, qui habite au coin de la rue du Rocher et de la rue de Naples près de l’hôtel Grandmorin.

Juste avant de lui rendre visite,
« Elle descendit jusqu’à la place du Havre, se consulta un instant, décida enfin qu’elle ferait mieux de déjeuner tout de suite. Il était onze heures vingt-cinq, elle entra dans un bouillon, au coin de la rue Saint-Lazare, où elle commanda des oeufs sur le plat et une côtelette. Puis, tout en mangeant très lentement, elle retomba dans les réflexions qui la hantaient depuis des semaines, la face pâle et brouillée, n’ayant plus son docile sourire de séduction. » (chap. 5).

Quelques instants plus tard, elle aperçoit le juge Denizet qui se rend chez M. Camy-Lamotte, pour la confondre elle et son mari, pense-t-elle. Sur le pont de l’Europe, elle se laisse aller au désespoir.

« Une terreur l’avait prise. Jamais elle n’oserait entrer, maintenant. Elle s’en retourna, enfila la rue d’Edimbourg, descendit jusqu’au pont de l’Europe. Là seulement, elle se crut à l’abri. Et, ne sachant plus où aller ni que faire, éperdue, elle se tint immobile contre une des balustrades, regardant au-dessous d’elle, à travers les charpentes métalliques, le vaste champ de la gare, où des trains évoluaient, continuellement. Elle les suivait de ses yeux effarés, elle pensait que, sûrement, le juge était là pour l’affaire, et que les deux hommes causaient d’elle, que son sort se décidait, à la minute même. Alors, envahie d’un désespoir, l’envie la tourmenta, plutôt que de retourner rue du Rocher, de se jeter tout de suite sous un train » (chap. 5).

Lorsque Lantier reconnaît les Roubaud au cours d’un interrogatoire mené par le juge Denizet, ceux-ci obtiennent qu’il continue à garder le silence. Ils commencent à se fréquenter et Lantier et Séverine deviennent amants, avec le consentement tacite de Roubaud.
Cette dernière pousse Jacques à tuer Roubaud, mais Lantier n’y parvient pas. Sans raison autre apparente que son obsession de tuer une femme, il assassine plutôt Séverine. Cela relance l’enquête sur la mort de Grandmorin, enquête que Camy-Lamotte était parvenu à faire enterrer afin de ne pas porter atteinte à la réputation de la Compagnie.

Le récit, parsemé de morts brutales et souvent criminelles, se termine très mal pour tous ses protagonistes
: Roubaud est condamné aux travaux forcés à perpétuité, ayant avoué la vérité au juge Denizet après la mort de Séverine; Lantier meurt écrasé par son train, après une querelle avec son adjoint.

La guerre de 1870 vient d’être déclarée, et le train transporte des soldats en route vers le front.

[
1] Président en retraite de la Compagnie de l’Ouest, homme puissant et violent, il a fait embaucher Roubaud à la gare du Havre.

Pistes d’étude

• Il sera possible, comme souvent avec Zola, d’entreprendre une lecture à deux niveaux: le social, au sens le plus large, et le psychologique. On ne perdra pas de vue l’idée que les outrances maintes fois reprochées au romancier naturaliste sont celles-là mêmes qui caractérisent le genre épique: simplification des ressorts, retour obsédant des métaphores, choix d’une dynamique visionnaire et massive, torrentueuse, de préférence à une analyse minutieuse, isolante, ténue, même si c’est ce dernier parti que croit prendre l’écrivain.

• L’accumulation des morts violentes dans ce roman français à la russe est, en effet, naïvement lue, de la
caricature de destin: si on lui applique les critères du tragique, on y trouvera le simple mélodrame; approchée d’un oeil favorable, elle vient illustrer la thèse d’un homme mixte, pétri de ce mélange où la pulsion érotique et la pulsion de mort se soutiennent mutuellement, loin de se juxtaposer, comme le croyait le romantisme.

Pour apporter sa pierre à l’édification « poétique » de la représentation d’inconscient (Zola avait même pensé donner ce titre à ce roman), l’auteur est contraint de renforcer l’aspect clinique de ses analyses et, dans le climat plutôt scientiste de son époque, son mérite est, contrairement à l’idée répandue, d’avoir su éviter l’endoctrinement, les hâtives généralisations tenant lieu de certitudes sur une possible « explication » de l’instinct de détruire. Il se contente de dérouler devant nous, agencées autour d’une symbolique exaspérée, les composantes de la mécanique du cœur.
On peut même se demander si toutes ces notes qu’accumule Zola, et pas seulement pour élaborer ce roman, ne constituent pas une variante de l’introspection, comme si la documentation était pour lui une façon de confirmer dans un deuxième temps ses intuitions.

Or, Zola a l’imagination mécanique précisément comme beaucoup de visuels, ou d’individus assiégés par une imagination très centrée sur des faits de digestion, d’assimilation, d’évacuation cloacale
: il pense les grands mouvements sociaux en termes de transit, et il exprime explicitement (dans La Faute de l’abbé Mouret notamment, mais à plusieurs reprises dans ses confidences) le fantasme d’être emmuré vivant dans l’éboulement d’un tunnel.

À un autre niveau, moins anecdotique, il rejoint la prédilection des grands rationalistes de l’histoire pour les images mécaniques servant de support aux développements théoriques
: Descartes et Malebranche et leurs boules de billard, Freud et ses « réservoirs » de pulsions, les généticiens modernes et la forme de la double hélice.

Le thème de la locomotive doit beaucoup à l’environnement historique. Depuis Vigny et ses invectives dans la Maison du berger, c’est de façon irréversible que le progrès du machinisme l’a emporté, inspirant, entre autres, le peintre Monet, dont Zola écrit notamment: « Là est aujourd’hui la peinture, dans ces cadres modernes d’une si belle largeur. Nos artistes doivent trouver la poésie des gares comme leurs pères ont trouvé celle des forêts et des fleuves » (le Sémaphore de Marseille, 19 avril 1877).

Le génie de Zola a fait le reste, en transformant notamment l’engin en une allégorie sexualisée, un symbole moins féminin ou masculin que l’emblème animal du temps qui engendre et détruit
: « l’échange des idées, la transformation des nations, le mélange des races, la marche vers une unification universelle ». Sur cette toile de fond devra se détacher le mythe de l’anti-progrès: « Sur ce résultat social et intellectuel, montrer le statu quo du sentiment, la sauvegarde qui est au fond de l’homme » (notes manuscrites de Zola dans son Ébauche). Plus encore peut-être que chez Victor Hugo, s’affrontent chez Zola l’instinct et la raison. Lecteur de Dostoïevski, l’écrivain penche néanmoins pour une vision du meurtre moins métaphysique, plus ancrée dans le physiologique (Claude Lantier a eu en partage la « sublimation » dans l’art voir L’Œuvre; son frère Jacques, lui, l’instinct meurtrier).

• Qu’importe, à ce niveau, la fiction, qui peut d’ailleurs recouper en des éclairs lucides le tableau de l’épilepsie (de même Séverine accuse bien des traits de l’hystérie). L’œuvre est d’abord baroque, si l’on veut bien mettre derrière ce terme le goût pour la grandiose disproportion, pour le mouvement qui emporte les formes, pour la vie dans ses contradictions.


PISTES PÉDAGOGIQUES


Exposés

Étude de l’incipit (comparer notamment le cimetière de la
Fortune des Rougon et la gare, ici, sous l’angle du décor clos, porteur d’ouvertures).

• Violence et sexualité dans le roman (cf. notamment l’incipit, les pages 205-206 (édition Pocket)
; le chapitre VIII).

La Bête humaine et la technique du roman policier (expliquer notamment la logique des morts; insister sur les pages 76-77 et la page 313).

• Les trios dans le roman (Roubaud-Séverine-Lantier
; Pecqueux et ses deux femmes; Séverine-Lantier-Flore; La Lison-Pecqueux-Lantier; Séverine-Grandmorin-Roubaud, etc.).

• La psychologie des profondeurs et la
Bête humaine.

La Bête humaine, roman fantastique?

• Étude littéraire de la conclusion (pp. 417-422).


Recherches

• Le train
: ses apparitions comme décor et agent.

• Le personnage de Lison (cf. la page 99
; les deux voyages, pp. 177 seq.; 217 seq.; les comparer; cf. aussi p. 248 seq.; relever les métaphores de la maîtresse).

• Le train
: concentration de l’espace, lieu de tous les lieux.

Dossier

• Recherches sur le train au XIXe siècle (cf. bibliographie).

• On pourrait faire une exposition sur le chemin de fer et la vie des cheminots au siècle dernier.

• La richesse du roman et l’ampleur du travail demandé interdisent de donner trop de lectures complémentaires.

• Lire en priorité l’ensemble des Rougon-Macquart.

• S’il reste un peu de temps, on conseillera quelques œuvres qui tournent autour du chemin de fer.

Élément essentiel de la mythologie des écrivains des années 30, les Morand, Larbaud et Cendrars (cf.
Prose du Transsibérien et de la petite Jeanne de France), le train peut être aussi « héros » dramatique (V. Ivanov, le Train blindé numéro 1469, 1922) ou sujet de comédie (cf. le célèbre Train de 8h47 de G. Courteline).

Le nouveau roman ne l’a pas oublié (M. Butor,
La Modification) et des écrivains comme P.J. Rémy tentent de retrouver le charme suranné de l’Orient-Express (roman et série télévisée).

Bibliographie

  • Pour découvrir la vie et l’œuvre de Zola:

Zola. La vérité en marche, par Henri Mitterand, dans la coll. « Découvertes Gallimard » (Gallimard, 1995).

  • Pour avoir une vue d’ensemble de l’homme et de l’œuvre:
Guide Émile Zola, par Alain Pagès et Owen Morgan (Ellipses, 2002). Voir aussi sa table des matières

  • Pour approfondir la biographie de Zola:
Zola, par Henri Mitterand, chez Fayard: 3 volumes publiés entre 1999 et 2002. Une somme de plus de 3000 pages.

  • Pour découvrir l’histoire du mouvement naturaliste:
Zola et le naturalisme, PUF, 1986, coll. « Que sais-je? », par Henri Mitterand.

Lire le réalisme et le naturalisme, Dunod, 1998, par Colette Becker.

Le naturalisme, PUF, 2001, coll. « Que sais-je », par Alain Pagès.


  • Pour découvrir l’iconographie de l’époque:
Passion Émile Zola. Les délires de la vérité, par Henri Mitterand Henri (Textuel, 2002).

Zola, le catalogue de l’Exposition organisée par la BNF, sous la direction de Michèle Sacquin, pour commémorer le centenaire de la mort de l’écrivain (Bibliothèque nationale de France/Fayard, 2002).


Sur les chemins de fer aux XIXe et XXe siècles, on lira les deux ouvrages d’H. Vincenot :

LA VIE QUOTIDIENNE DANS LES CHEMINS DE FER AU XIXe SIÈCLE, Hachette, La vie quotidienne.

MÉMOIRES D’UN ENFANT DU RAIL, Le livre de poche N°5651.

Filmographie

J. Renoir, LA BÊTE HUMAINE (Fr. 1938)

F. Lang (USA, 1954), DÉSIRS HUMAINS.

Site d’André Paillé sur Zola