Alexandre Dumas (1803-1870)



Alexdumas
Alexandre Dumas (dit Alexandre Dumas père) est célèbre à la fois comme auteur dramatique et comme romancier. Son père, Thomas Alexandre Davy de la Pailleterie, dit le général Dumas, prit une part marquée dans les événements et les guerres de la Révolution et de l'Empire.
 
Orphelin dès l'âge de trois ans, le jeune Dumas ne reçut à Villers-Cotterêts, sa ville natale, qu'une instruction très médiocre et ne développa guère que ses facultés physiques, ce qui lui donna pour tous les exercices du corps beaucoup de force et d'adresse. N'ayant d'autres ressources que la modeste pension que touchait sa mère comme veuve de général, le jeune homme dut songer de bonne heure à se créer des moyens d'existence et il entra comme clerc chez un notaire de Villers-Cotterêts. « Je venais d'avoir vingt ans, raconte-t-il lui-même, lorsque ma mère entra un jour dans ma chambre, s'approcha de mon lit en pleurant et me dit : Mon ami, je viens de vendre tout ce que nous avons, pour payer nos dettes. – Eh bien, ma mère ? – Eh bien, mon pauvre enfant, nos dettes payées, il nous reste deux cent cinquante-trois francs. – De rente ? Ma mère sourit amèrement. – En tout ! – Eh bien, ma mère, je prendrai ce soir les cinquante-trois francs et je partirai pour Paris. – Qu'y feras-tu, mon pauvre ami ? – J'y verrai les amis de mon père : le duc de Bellune, qui est ministre de la guerre, Sébastiani, Jourdan… »
On s'occupa le jour même des préparatifs du départ. Muni des cinquante-trois francs, Alexandre Dumas embrassa sa mère et vint à Paris. Il vit successivement Sébastiani, Jourdan, Bellune, anciens amis de son père ; mais il n'en reçut qu'un accueil assez indifférent. Il fut plus heureux auprès du général Foy, à qui il avait été recommandé par un électeur influent du département de l'Aisne. « Voyons, que ferons-nous, lui dit le général ? – Tout ce que vous voudrez. – Il faut d'abord que je sache à quoi vous êtes bon. – Oh! à pas grand-chose. – Voyons, que savez-vous ? un peu de mathématiques ? – Non, général. - Vous avez du moins quelques notions de géométrie, de physique ? – Non, général. – Vous avez fait votre droit ? – Non, général. – Vous savez le latin et le grec ? – Très peu. – Vous vous entendez peut-être en comptabilité ? Pas le moins du monde. Et à chaque question, ajoute Alexandre Dumas, je sentais la rougeur me monter au visage ; c'était la première fois qu'on me mettait ainsi face à face avec mon ignorance. – Donnez-moi votre adresse dit le général Foy, je réfléchirai à ce qu'on peut faire de vous. » Dumas écrivit son adresse. « Nous sommes sauvés, s'écria le général en frappant dans ses mains : vous avez une belle écriture. » Trois jours après, le jeune homme entrait dans les bureaux du duc d'Orléans, en qualité de simple expéditionnaire aux appointements de douze cents francs.  
 
Dumas songea alors à refaire son éducation. Il passait une partie de ses nuits, soit à apprendre les langues anciennes, soit à lire les principaux auteurs de la littérature française. Il suivit de près, en particulier, l'impulsion que l'école romantique donnait à la littérature contemporaine et il ne tarda pas à deviner ce qui, dans les théories nouvelles, pouvait frapper fortement les esprits. Après trois ans d'un travail ardu et opiniâtre, Dumas s'essaya à publier d'abord un volume de
Nouvelles (1826), puis quelques pièces de théâtre dont la plus célèbre fut Christine de Suède (1827). Cette pièce, chaudement recommandée par Charles Nodier, mais dédaignée par les sociétaires de la Comédie-Française, fut soumise à la décision de Picard : « Avez-vous de la fortune ? demanda celui-ci au jeune poète. – Pas l'ombre, monsieur, répondit-il. – Quels sont vos moyens d'existence ? – Une place de douze cents francs. – Eh bien, mon ami, retournez à votre bureau. » Ce jugement sommaire ne découragea pas le jeune écrivain.
 
Introduit dans les salons de Victor Hugo, il devint bientôt un de ses adeptes et un de ses ardents auxiliaires. Il voulut être le premier à faire sur la scène l'application des théories littéraires de son maître. En 1829, deux mois après le refus de
Christine, il fit jouer au Théâtre Français Henri III et sa cour, drame historique en prose. La première représentation fut un événement littéraire ; ce drame fut applaudi comme une réaction contre les traditions classiques de l'ancienne tragédie. Les défenseurs de l'ancienne école poussèrent des clameurs : on signa même une pétition au roi pour qu'il en interdît la représentation au nom de l'art outragé. Charles X eut le bon sens de s'y refuser. La pièce fut applaudie avec frénésie ; le duc d'Orléans (plus tard Louis-Philippe), qui était présent, donna le signal des applaudissements. Le lendemain, Dumas recevait sa récompense et devenait bibliothécaire du prince.
 
À partir de ce moment, la vie publique et littéraire d'Alexandre Dumas acquiert plus d'importance. Après la Révolution de juillet, à laquelle il prit une part personnelle, qu'il a, plus tard, peut-être exagérée, il gagna les bonnes grâces de la cour et s'assura l'amitié des princes de la famille d'Orléans, particulièrement celle du duc de Montpensier qu'il accompagna en Espagne comme historiographe de son mariage (1846). C'est alors qu'après avoir signé un contrat avec tous les titres de sa descendance paternelle, il passa en Afrique sur un bâtiment à vapeur de l'État, mis à son service, au grand scandale de l'opposition parlementaire. À son retour, il obtint de fonder un théâtre spécial pour les besoins de son propre répertoire. La révolution de 1848 emprunta à une de ses pièces le
Chant des Girondins, devenu comme une seconde Marseillaise. Cette révolution, dans laquelle le célèbre auteur dramatique essaya en vain de jouer un rôle, ruina sa fortune, la plus considérable peut-être que les lettres aient jamais faite. Plus tard, des considérations personnelles lui firent : chercher un refuge en Belgique (1852).
 
En 1860, il se jeta dans la révolution italienne, s'associa à l'expédition de Garibaldi, assistant aux batailles et les décrivant. Au milieu de ses courses, il ne cessait d'écrire, de faire jouer des drames, des comédies, de publier des romans en feuilletons et en volumes.

Il mourut près de Dieppe, le 5 décembre 1870, pendant l’invasion prussienne. Il est le père de l'écrivain Alexandre Dumas (1824-1895) dit Dumas fils, auteur en particulier de
La Dame aux camélias.

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Il serait trop long d'énumérer tous les ouvrages sortis de sa plume féconde. Parmi ses œuvres dramatiques, bornons-nous à citer Anthony (1831) qui souleva, par l'immoralité systématique des personnages, un scandale, car ce drame est tout simplement l'apologie de l'adultère et du suicide ; le succès n'en fut pas moins inouï. Citons encore Angèle (1833), Catherine Oward (1834), Mademoiselle de Belle-Isle (1839), Les Trois Mousquetaires (1845), la Reine Margot (1847), le Chevalier de Maison-Rouge, épisode du temps des Girondins (1847), Monte-Cristo (1848), Les Mémoires d’un médecin, etc.

En même temps qu'Alexandre Dumas trouvait dans sa merveilleuse imagination de quoi alimenter son théâtre, il inondait la France et l'Europe de ses romans. La plupart paraissaient d'abord en feuilletons dans les grands journaux quotidiens de Paris ; souvent l'auteur en publiait trois ou quatre à la fois dans autant de feuilles différentes ; au bout de l'année, il atteignait le chiffre énorme de 50 ou 60 volumes. Il faut mentionner à part, tant par leur étendue que pour l'avidité avec laquelle ils ont été accueillis, les romans intitulés les
Trois Mousquetaires (1844) qui eurent pour suite Vingt ans après (1845) et Le Vicomte de Bragelonne (1847), Le comte de Monte-Cristo (1845), La Reine Margot (1845). Ce sont les Mousquetaires et Monte-Cristo qui ont le plus popularisé le nom de l'auteur, tout en faisant sa fortune ; ses romans lui rapportaient un revenu annuel de près de 200 000 francs de l’époque, une véritable fortune qui était bien vite dévorée par de fastueuses folies.
 
On s'étonne qu'un nombre si prodigieux d'ouvrages ait pu sortir de la plume et du cerveau d'un homme seul. Un procès que le romancier eut à soutenir en 1847 contre deux grands journaux de Paris, apprit au public qu'Alexandre Dumas s'était engagé à leur fournir, par année, plus de volumes que n'en pouvait copier l’auteur le plus habile. On découvrit enfin qu'il avait des collaborateurs secrets et en particulier Auguste Maquet, qui a revendiqué, au moins pour moitié, la propriété des romans les plus populaires et des drames à grand spectacle qui en furent tirés. On a relevé aussi d'audacieux emprunts faits à des morts illustres : Schiller, Walter Scott, Augustin Thierry, Chateaubriand, etc. Le romancier s'est défendu du reproche de s'être approprié l'œuvre de ses collaborateurs, en disant qu'il employait ses élèves pour le gros du travail, et qu'il donnait ensuite la dernière main aux ouvrages. Quant aux nombreuses compilations et même aux plagiats dont on l'accusait, il se justifiait au moyen de celle théorie que « l’homme de génie ne vole pas, mais conquiert », et citait l'exemple de Molière et de Shakespeare.

Après avoir parcouru la France, la Suisse, l'Allemagne, l'Italie, la Sicile, l'Espagne, l'Égypte, la Syrie, Alexandre Dumas publia ses impressions de voyage, où malheureusement la fantaisie joue un trop grand rôle pour qu'on puisse prendre au sérieux ces nombreux et attachants récits.
 
 
d’après Daniel Bonnefon, 
Les écrivains modernes de la France, 1880