Baudelaire
La Servante au grand cœur dont vous étiez jalouse…

Explication d’un poème des Fleurs du Mal
Texte LXIX dans l’édition de 1857
Texte C dans l’édition de 1861

La servante au grand cœur dont vous étiez jalouse… (1)

La servante au grand cœur dont vous étiez jalouse,
Et qui dort (a) son sommeil sous une humble pelouse,

Nous devrions pourtant (b) lui porter quelques fleurs.

Les morts, les pauvres morts, ont de grandes douleurs, (2)

Et quand Octobre souffle, émondeur des vieux arbres,

Son vent mélancolique à l’entour de leurs marbres,

Certe, ils doivent trouver les vivants bien ingrats,

À dormir (c), comme ils font, chaudement dans leurs draps,

Tandis que, dévorés de noires songeries,

Sans compagnon de lit, sans bonnes causeries,

Vieux squelettes gelés travaillés par le ver,

Ils sentent s’égoutter les neiges de l’hiver

Et le siècle couler (d), sans qu’amis ni famille

Remplacent les lambeaux qui pendent à leur grille.


Lorsque la bûche siffle et chante, si le soir,
(3)
Calme, dans le fauteuil, je la voyais s’asseoir (e),
(4)
Si, par une nuit bleue et froide de décembre,

Je la trouvais tapie en un coin de ma chambre,

Grave, et venant du fond de son lit éternel

Couver l’enfant grandi de son œil maternel,

Que pourrais-je répondre à cette âme pieuse,

Voyant tomber des pleurs de sa paupière creuse ?


Plan du dossier :

Les variantes
Notes explicatives
Introduction
Explication linéaire du texte

Documents :
1. les «intercesseurs» : Baudelaire, Journaux intimes
2. Baudelaire, poète des humbles
3. Théophile, Gautier,
La Comédie de la Mort
4. Michel Deguy : comparaison entre ce poème et Ronsard, «Quand vous serez bien vieille»,
Sonnets pour Hélène
4. John E. Jackson,
La Mort Baudelaire, essai sur les Fleurs du mal, édition de la Baconnière, Neuchâtel, 1982 : étude sur le remords dans ce poème


Extraits du dossier
Les variantes :

    Les variantes seront commentées au fil de l’explication et dans le dernier document.

    Les notes

    1. De même que la pièce précédente, celle-ci ne porte pas de titre. Baudelaire en a donné la raison dans une lettre à sa mère : « J’ai laissé ces pièces sans titres et sans indications claires, parce que j’ai horreur prostituer les choses intimes de famille » (Correspondance Générale, II, p. 121).

    On ne sait guère, de cette vieille servante, que son prénom, et la fidélité du souvenir que le poète lui gardait. Il notait dans
    Fusées :

    « Faire tous les matins ma prière à Dieu, réservoir de toute force et de toute justice, à mon père, à Mariette et à Poe, comme intercesseurs » (
    Journaux Intimes, p. 47). Et dans Mon cœur mis à nu cette prière : « Je vous recommande les âmes de mon père et de Mariette. » (p. 80.)

    À propos du premier vers de cette pièce, Paul Valéry écrit :

    « 
    Ce vers célèbre, qui tient tout un roman de Balzac dans ses douze syllabes, on a été jusqu’à l’expliquer par une histoire de domestique !
    (…) Raison évidente à tous ceux qui ne réduisent pas la poésie aux artifices de ce que certains esthètes nomment, en toute simplicité, « les structures langagières ».

    2. V. Hugo avait dit dans Les Feuilles d’automne :

    Mais eux, si tu savais de quel sommeil ils dorment !
    Leurs lits sont froids et lourds…


    (La Prière pour tous.)


    C’est pourtant Gautier qui avait traité avec le plus d’ampleur ce thème dans
    La Comédie de la mort. Il imaginait que les morts continuent une vie de douleur :

    Peut-être aux passions qui nous brûlaient émue,
    La cendre de nos cœurs vibre encore et remue
    Par-delà le tombeau…
    Peutêtre n’aton pas sommeil, et quand la pluie
    Filtre jusques à vous, l’on a froid, l’on s’ennuie
    Dans sa fosse, tout seul.


    3. L. Lemonnier, dans un article L’Influence d’E. Poe sur Baudelaire, (Revue de France, 15 octobre 1929) s’est efforcé de prouver que la seconde partie du poème était postérieure à la première et que l’on y découvre des réminiscences de Poe. La bûche qui siffle et chante lui semble venir du Corbeau :

    And each separate dying ember wrought its ghost upon the floor.


    En fait, l’influence de Gautier, si forte dans la première partie du poème, continue d’inspirer, pour l’essentiel, la seconde.

    4. Gautier avait imaginé que le cadavre, témoin des infidélités de sa maîtresse, souhaitait

    s’asseoir dans son fauteuil


    et regrettait

    (De) ne pouvoir venir, quelque nuit de décembre,
    se tapir dans sa chambre.


    Enfin, il est à noter que Paul Verlaine s’inspirera de cette pièce de Baudelaire dans
    Après trois ans (Poèmes Saturniens).

    Introduction

    Fait exceptionnel : dans une lettre à sa mère, le 11 janvier 1858, Baudelaire donne lui-même l’origine biographique et personnelle du texte. Il reproche à sa mère de n’avoir pas remarqué qu’il y avait dans Les Fleurs du Mal deux pièces « Je n’ai pas oublié, voisine de la ville… » et « La servante au grand cœur… » concernant « cette époque de veuvage qui (lui) a laissé de singuliers et tristes souvenirs ».

    (…)
    Le 6 mai 1861, il évoque les mêmes circonstances en termes plus précis : « Il y a eu, dans mon enfance, une époque d’amour passionné pour toi […]. Ah ! ç’a été pour moi le bon temps des tendresses maternelles. Je te demande pardon d’appeler bon temps celui qui a été sans doute mauvais pour toi. Mais j’étais toujours vivant en toi ; tu étais uniquement à moi. »
    Ces lettres nous invitent à poser d’abord une question : le poème serait-il à part dans
    Les Fleurs du Mal, recueil où l’on sait que Baudelaire a délibérément évité tout ce qui pourrait évoquer une poésie de confession directe, une poésie autobiographique ? Retenons la question comme idée directrice du commentaire.

    Étude du texte

    Au témoignage de Prarond, ce poème est une des œuvres de jeunesse de Baudelaire, antérieure à 1844. L’influence de
    La Comédie de la Mort, de Théophile Gautier y est sensible (textes cités dans les documents en fin de dossier). Une certaine grandiloquence la marque. Mais, d’un sujet en lui-même « bête et touchant », comme le dit Valéry, le jeune écrivain a su faire une œuvre pathétique et profonde.

    (…)

    Dans le second hémistiche du vers, il s’adresse à une femme qui n’est pas nommée ; le procédé est remarquable : dans le langage ordinaire, et dans les textes, l’auteur donne, à celui qui l’écoute ou qui le lit, les moyens de savoir de qui ou à qui il parle ; ici nous avons une expression allusive : la mère est apostrophée par le seul pronom « vous » : elle se reconnaîtra ou devrait se reconnaître (…)

    Cela se vérifie dans la suite du poème : le locuteur et sa mère sont encore ensemble dans « nous devrions », au vers 3 ; ensuite la personne désignée par le « vous » du vers 1 disparaît ; seuls restent le locuteur et la servante au grand cœur, dans un face à face très significatif que nous étudierons.

    (…)

    V. 13. – En résumé, ce début éveille des impressions complexes. La noblesse du ton s’unit à la familiarité, le style grave aboutit à un vers prosaïque. Le registre est celui de la conversation, mais entre gens qui surveillent leur expression (la rupture usuelle : la servante…, nous devrions…, est une anacoluthe ; « pourtant » ne répond pas à un refus, mais traduit discrètement un reproche, ou une impatience. L’évocation de l’enfance (v. 1) et de la visite au cimetière (v. 23) échappe à la banalité par le jeu des contrastes :

    (…)


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