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Jean-Baptiste Poquelin Molière naquit à Paris, le 5 janvier 1622. Il était fils d'un tapissier de Paris, valet de chambre de Louis XIII. Cet emploi de valet n'avait rien de vil ; il pouvait se vendre, et la survivance en fut assurée à Molière à l'âge de quinze ans. Il y a tout lieu de croire que son père le fit élever comme les enfants de sa condition ; à quatorze ans, il ne savait que lire, écrire et compter.

Une circonstance particulière décida de sa vocation. Son grand-père maternel l'ayant conduit au théâtre, le jeune homme y éprouva une si forte émotion qu'il tourmenta ses parents pour qu'ils lui fissent faire des études. On le mit alors dans un collège de Paris dirigé par des jésuites, où il passa six ans et se fit estimer de ses camarades et de ses maîtres. Il eut pour condisciple le prince de Conti, frère du grand Condé, qui fut plus tard son protecteur et le poète Chapelle, qui devint son ami intime.

Au sortir du collège, le jeune Poquelin reprit l'emploi de son père à la cour et suivit Louis XIII dans son voyage en Languedoc. De retour à Paris, il ne put résister à sa passion pour le théâtre, et, malgré tout le mépris attaché à cette vocation, il se mit à la tête d'une troupe de jeunes gens qui jouaient la comédie. Pour se conformer à l'usage du temps, il changea son nom de Poquelin en celui que Molière, dont l'origine est inconnue.

Sa troupe se distingua bientôt et prit le nom d’Illustre Théâtre. Au bout d'un an, elle quitta Paris et alla visiter la province : Nantes, Bordeaux, Vienne en Dauphiné, puis Lyon. Ce fut alors que Molière, sentant naître son génie, voulut se livrer tout entier à sa vocation, et être à la fois auteur et comédien. Les pièces qu'il jouait alors étaient des farces et ne nous sont pas parvenues, à l'exception de deux :
l'Étourdi (1653) et le Dépit amoureux (1654), qui n'ont pas grande valeur.

Après avoir parcouru la province pendant douze ans, Molière revint à Paris, il avait alors trente-sept ans. Il eut le bonheur d'être bien servi par ses amis. Le prince de Conti, dont il avait été condisciple, lui donna accès auprès du duc d » Orléans, frère de Louis XIV. On suggéra au duc d'avoir, comme son frère, une troupe de comédiens, et celle de Molière fut admise à faire ses essais devant le roi et sa cour. Louis XIV, alors âgé de vingt ans, fut charmé de leurs farces, et autorisa la troupe à s'établir à Paris et à prendre le titre de Troupe de Monsieur.

Le prince de Conti, reconnaissant le mérite du poète comique, lui proposa d'être son secrétaire en lui promettant une bonne pension. Molière eut le bon esprit de refuser : « Je suis, dit-il, un acteur passable, et je serais peut-être un très mauvais secrétaire. » S'il eût accepté, la France compterait un grand écrivain de moins.

Après s'être fixé à Paris, Molière donna les
Précieuses ridicules (1659) ; ce fut la première comédie qui établit d'une manière solide, sa réputation. Dans cette pièce, il se proposa de corriger la pédanterie et l'affectation des habitués de l'hôtel Rambouillet. On raconte qu'au moment de la représentation, un vieillard s'écria du milieu du parterre : « Courage, Molière ! voilà de la véritable comédie. » Presque tout l'hôtel de Rambouillet assistait à cette audacieuse attaque ; il n’y eut cependant qu'une voix pour applaudir. Au sortir de la représentation. Ménage dit à Chapelain, en lui prenant la main :
« Monsieur, nous approuvions, vous et moi, toutes les sottises qui viennent d'être critiquées si finement, mais pour me servir de ce que saint Rémi dit à Clovis : il nous faudra brûler ce que nous avons adoré et adorer ce que nous avons brûlé. »
Les Précieuses ridicules assurèrent le succès de Molière en même temps qu'elles lui méritèrent les faveurs royales.

Quelque temps après, il donna
l'École des Maris (1661). Molière a cherché, dit-on, à se peindre dans cette comédie, et on l'y reconnaissait même de son temps.
Tout en louant la conception et la verve comique de cette pièce, on regrette d’y trouver des préceptes de morale relâchée. Nous ne pouvons, non plus, approuver le système d'éducation qui y est enseigné : les bals, les fêtes, les spectacles, ne sont pas, comme l’affirme l'instituteur-comédien, la meilleure école pour l'éducation d'une jeune personne.

L'École des Maris eut pour pendant L’École des Femmes (1662). Molière veut apprendre aux femmes à ne jamais unir leur sort à celui d'un égoïste. Il est regrettable que les sages idées de l'auteur soient exprimées en termes qui rendent la lecture de ces deux comédies impossible pour des oreilles chastes. Cette forme fut vivement attaquée du temps même du poète, qui crut devoir répondre à ses critiques en écrivant une autre comédie intitulée la Critique de l'École des Femmes (1663), où il aggrave ses torts en déversant le ridicule sur les censeurs de sa pièce.

L’École des Femmes (1662) fut suivie de la comédie des
Fâcheux. Cette pièce est le premier essai de ce que l'on a appelé pièces à tiroir, c'est-à-dire sans plan ni intrigue.
Elle fut, en même temps, la première tentative de comédie-ballet, sorte de comédie où la danse est mêlée à l'action, de manière à en remplir les intervalles sans en rompre le fil. Commandée à Molière pour une fête donnée au roi par Fouquet, la comédie des
Fâcheux fut conçue, faite, apprise et jouée en quinze jours.

Cette pièce, où les divers caractères sont peints de main de maître, divertit beaucoup Louis XIV. Le jour de la représentation, le roi suggéra à l'auteur un caractère nouveau, en lui montrant un des seigneurs de la cour : « Tenez, Molière, lui dit-il, voilà encore un fâcheux que je vous conseille de joindre aux autres : c'est un chasseur qui m'assomme quelquefois du récit de ses prouesses. » À la seconde représentation, le portrait était dans la pièce.

Il est à regretter qu'un grand nombre de comédies de Molière renferment des bouffonneries grossières, où la morale est trop souvent blessée et qui en rendent la lecture difficile. Il nous explique lui-même pourquoi il a écrit tant de farces. « Je suis directeur de théâtre aussi bien qu'auteur, disait-il, il faut réjouir la cour et amuser le peuple, et je suis quelquefois obligé de consulter l'intérêt de ma troupe aussi bien que ma gloire. »
Ces reproches doivent s'adresser surtout à des pièces qui sont remarquables souvent au point de vue de l'art, telles que
l'École des Maris, L’École des Femmes, le Mariage forcé, L’Amour médecin, le Médecin malgré lui, Amphitryon, George Dandin, Monsieur de Pourceaugnac, les Fourberies de Scapin, etc.

Hâtons-nous de mentionner les comédies qui sont le vrai titre de gloire de Molière. La première par ordre de date est le
Misanthrope (1666). Cette comédie est sans contredit son chef-d'œuvre. Le but du poète est d'y donner une leçon de tolérance sociale. Malgré son mérite, cette pièce ne fut pas d'abord bien reçue, parce que le public ne s'était pas encore élevé à la hauteur du génie du célèbre comédien, qui venait de se surpasser lui-même. Le Misanthrope parut froid, et il fallut que Molière fît représenter en même temps une farce, le Médecin malgré lui, pour que le théâtre ne fût pas vide. On raconte qu'à la suite d'une représentation du Misanthrope, Boileau félicitait Molière de cet admirable chef-d'œuvre. « Vous verrez bien autre chose », lui dit son ami. Il voulait parler de Tartufe (1667), qu'on regarde comme un des plus parfaits ouvrages du grand poète. II y flagelle l'hypocrisie, et le nom de Tartufe est devenu depuis lors synonyme de faux dévot.

Cette comédie souleva contre Molière une violente tempête. Les faux dévots le dénoncèrent comme un impie et un athée. Un curé de Paris alla jusqu'à dire dans une brochure, qu'il fallait brûler un homme aussi dangereux. Le roi s'étonna de ce soulèvement, et dans une conversation qu'il eut avec le prince de Condé, il lui fit observer telle pièce où Dieu était insulté et qui avait cependant été supportée. « Sire, lui répondit le prince, dans cette pièce on n'offense que Dieu, tandis que Molière s'attaque aux hommes. » Les faux dévots réussirent néanmoins à faire suspendre pendant deux ans la comédie de Tartufe. Bourdaloue lui-même tonna contre l'auteur, tandis que
Fénelon, au contraire, se réjouissait de voir tourner en ridicule un vice qu'il abhorrait.

Après avoir flétri l'hypocrisie dans
Tartufe (1667), Molière flagella énergiquement l'avarice dans L’Avare. Cette comédie n'eut pas d'abord beaucoup de succès, parce qu'elle était écrite en prose : c'était un préjugé de l'époque qu'une bonne comédie devait être écrite en vers ; mais celle-ci contribua beaucoup à le faire disparaître.

Après
L’Avare, signalons un nouveau chef-d'œuvre, Les Femmes savantes (1672). Le sujet de cette comédie est le même que celui des Précieuses ridicules. Le but de Molière est de montrer que les femmes, en cherchant à forcer leur talent et leur vocation, sortent de la destinée de leur sexe et n'arrivent souvent qu'au ridicule.

Achevons cette longue énumération des pièces de Molière par celle du
Bourgeois Gentilhomme (1670), dont le but fut de tourner en ridicule la fatuité d'un parvenu. Pendant la représentation de cette comédie, jouée pour la première fois dans le château de Chambord, l'impénétrabilité du roi empêcha les courtisans d'applaudir ; les ennemis du poète triomphèrent de ce silence qu'ils interprétaient défavorablement, et Molière attendit avec
anxiété la seconde représentation, espérant que le roi se prononcerait enfin. En effet, après avoir entendu la pièce une seconde fois, il le fit appeler et lui dit : « Je ne vous ai point parlé de votre pièce le premier jour, parce que j'ai appréhendé d'être séduit par la manière dont elle avait été représentée, mais, en vérité, Molière, vous n'avez encore rien fait qui m'ait plus diverti. »

Les comédies de Molière lui attirèrent de nombreux ennemis : les faux dévots, les femmes pédantes, les avares, les courtisans, les médecins ne lui pardonnèrent pas d'avoir fait rire le public à leurs dépens. Mais le roi ne cessa jamais de témoigner au poète une affection toute particulière : il voulut tenir son premier enfant sur les fonts de baptême, se déclara son protecteur en permettant à sa troupe de prendre le nom de Troupe du roi, lui accorda une pension de mille livres pour lui, et une de sept mille pour ses compagnons.
Ayant été informé, un jour, qu'il avait eu à souffrir, à cause de sa profession, du dédain de quelques officiers de la cour, il l'invita à sa propre table. « J'ai appris, lui dit-il un matin, que vous faites maigre chère ici et que les officiers de ma chambre ne vous trouvent pas fait pour manger avec eux. Vous avez peut-être faim ; moi-même je m'éveille avec un très bon appétit ; nous allons déjeuner. » Il servit lui-même Molière ; puis il dit à ses courtisans étonnés : « Vous me voyez occupé à faire manger Molière, que mes officiers ne trouvent pas d'assez bonne compagnie pour eux. » Depuis lors, le crédit du poète comique ne fit qu'augmenter, et il s'en servit quelquefois en faveur de ses amis. Il demanda un jour un canonicat pour le fils de son médecin.
« Quoi ! vous avez un médecin, Molière ! lui demanda le roi, que vous fait-il ? — Sire, nous raisonnons ensemble, il m'ordonne des remèdes, je ne les fais point et je guéris. »

La société habituelle de Molière se composait de
Boileau, de La Fontaine, de Racine, du musicien Lulli, du peintre Mignard et de Chapelle. Ils avaient l'habitude de se réunir de temps en temps à Auteuil chez Boileau. C'est dans une de ces réunions qu'arriva l'aventure connue sous le nom de Souper d'Auteuil. Un soir, Chapelle qui était le boute-en-train de la bande, fit si bien les honneurs de la cave, que tous les convives s'enivrèrent : le vin les jeta dans la morale la plus lugubre ; l'un d'eux vint à citer cette maxime d'un ancien : « Le premier bonheur est de ne point naître, et le second est de mourir. » Et la compagnie, tout à l'heure si joueuse, prend aussitôt le parti d'en finir avec la vie. Ils se lèvent, s'embrassent et partent. En chemin, Molière, moins pris que les autres, leur représente cependant qu'une si belle action ne doit pas être ensevelie dans les ténèbres de la nuit et qu'elle mérite d'être faite en plein jour. Ils s'arrêtent et se disent en se regardant : « Il a raison. » Le jour suivant changea leurs idées, et ils jugèrent à propos de supporter encore les misères de la vie.

Le charme de ces amitiés venait distraire Molière de ses chagrins domestiques ; il n'était pas heureux dans son ménage. Il avait épousé, à quarante ans, une jeune actrice qui en avait à peine dix-sept : la disproportion d'âge et les dangers auxquels est exposée une jeune comédienne, rendirent Molière malheureux. Il connut dans son intérieur les dégoûts, les amertumes et quelquefois les ridicules qu'il avait si souvent joués sur le théâtre.

S'il ne jouit pas du bonheur domestique, il sut trouver du moins, dans l'emploi de sa fortune, des satisfactions réelles. Il en dépensait une grande partie en libéralités. On sait que c'est lui qui engagea le jeune Racine à travailler pour le théâtre ; il lui donna cent louis après qu'il eut composé sa première tragédie, et lui traça le plan des Frères ennemis. C'est lui encore qui forma le célèbre acteur Baron. Molière l'avait remarqué dans une troupe d'enfants qui jouaient la comédie à Paris. Frappé de ses heureuses dispositions,
il le prit chez lui et le traita comme son fils. Un jour, Baron vint lui annoncer qu'un pauvre comédien de province lui demandait un léger secours pour aller rejoindre sa troupe. « Combien faut-il lui donner ? demanda Molière — Quatre pistoles seront bien suffisantes, répondit Baron. — Donnez-lui quatre pistoles pour moi ; mais en voilà vingt autres que je lui donnerai pour vous ; je veux qu'il sache que c'est à vous qu'il doit le service que je lui rends. »

Une autre fois, en revenant d'Auteuil, il rencontre un mendiant auquel il faut l'aumône. Un moment après, le pauvre court après lui et lui dit : « Monsieur, vous n'aviez peut-être pas dessein de me donner un louis d'or. — Tiens, mon ami, lui dit Molière, en voilà un autre. » Et se tournant vers son compagnon : « Où la vertu va-t-elle se nicher ? »

Sa générosité lui coûta la vie. Il y avait quelque temps qu'il était malade de la poitrine et qu'il crachait le sang. Le jour de la troisième représentation du
Malade imaginaire, il se sentit plus souffrant que de coutume. On lui conseilla de ne point jouer. « Comment voulez-vous que je fasse, dit-il, il y a cinquante pauvres ouvriers qui n'ont que leur journée pour vivre, que feront-ils si l'on ne joue pas ? Je me reprocherais d'avoir négligé de leur donner du pain un seul jour, le pouvant faire absolument ». Il joua ; mais dans la cérémonie qui termine cette pièce, il lui prit une convulsion. On le rapporta mourant chez lui. Deux religieuses qui logeaient dans sa maison l'assistèrent à ses derniers moments. Il mourut entre leurs bras, étouffé par le sang qui lui sortait de la bouche.

On eut beaucoup de peine à lui faire obtenir les honneurs de la sépulture, parce qu'il était mort excommunié. Il fallut un ordre de Louis XIV. Le corps, accompagné de deux ecclésiastiques, fut porté au cimetière. Deux cents personnes environ suivaient, tenant chacune un flambeau ; il ne se chanta aucun chant funèbre. Dans la journée même des obsèques, la foule, toujours fanatique, s'était assemblée autour de la maison mortuaire avec des apparences hostiles ; on la dissipa en lui jetant de l'argent.

D’après Daniel Bonnefon, Les écrivains célèbres de la France, ou Histoire de la littérature française depuis l'origine de la langue jusqu'au XIXe siècle (7e éd.), 1895, Paris, Librairie Fischbacher.