Jean de La Fontaine (1621-1695)



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Jean de La Fontaine est né à Château-Thierry, le 8 juillet 1621. Son père, Charles de La Fontaine, était maître des eaux et forêts et capitaine des chasses, et fils lui-même d’un marchand drapier. Jean dut faire, dès l’enfance, de fortes études latines. La légende s’est formée de bonne heure autour de La Fontaine ; et tous les paresseux, tous les ignorants qui se croient du génie, ont transformé en un écolier vagabond et inconscient un des écrivains les plus réfléchis et les plus savants de notre langue.
Sous l’influence d’une lecture, La Fontaine se crut une vocation ecclésiastique ; et à l’âge de dix-neuf ans il entra à l’Oratoire, mais il en sortit au bout d’un an. Puis il se fit recevoir avocat ; et, en 1644, on le retrouve à Château-Thierry, d’où il ne bougera que pour faire quelques voyages à Reims et à Paris, pendant près de dix ans. C’est là, qu’à l’âge de vingt-sept ans il se laisse marier avec Mlle Marie Héricart, fille du lieutenant criminel de la Ferté-Milon. En même temps, La Fontaine avait hérité de la chaire de son père, dont il resta titulaire jusqu’en 1672, et qu’il remplit fort mal. À cette époque, en effet, il accumulait, par la rêverie et par la lecture, le fonds qu’il devait exploiter bientôt, dans ses Contes et dans ses Fables. L’amitié si profitable du savant Maucroix, qui l’attirait souvent à Reims, lui donnait de plus en plus le goût des anciens et des Italiens.
 
De 1657 à 1661, La Fontaine vit chez Fouquet, à Saint-Mandé ou à Vaux. Il lui avait dédié, en 1657, son poème d’
Adonis ; le surintendant lui fit une pension, en échange de laquelle il ne lui demandait, tous les trimestres, que quelques vers. De cette époque datent un certain nombre de petites pièces, odes, ballades, madrigaux, où La Fontaine rencontre parfois d’heureux détails. Le séjour chez Fouquet lui fit connaître la société du temps : Madame de Sévigné, Mlle de Scudéry, Desmarets, Conrart, Chapelain, et en général les poètes que Boileau allait bientôt ridiculiser.

La chute de Fouquet (auquel il resta plus fidèle qu’on ne l’aurait attendu d’un caractère aussi faible que le sien) le troubla dans cette quiétude. Son cousin Jannart, intendant de Fouquet, ayant été exilé en Limousin, La Fontaine fit le voyage avec lui. Nous le savons par les lettres charmantes qu’il adressa à sa femme. À son retour, il est protégé par la duchesse de Bouillon, Marie Mancini, qui habitait tantôt Château-Thierry, tantôt Paris. L’hôtel de Bouillon était un centre d’indépendance littéraire et de libertinage : c’est là qu’en 1677 devait s’organiser la cabale contre la
Phèdre de Racine. Mais, en même temps, il admire Molière, se lie avec Boileau et Racine, et, peu à peu, s’assimile en leur compagnie le meilleur du classicisme.
 
Cependant, en 1664, La Fontaine avait publié son premier recueil de
Contes, sous ce titre : Nouvelles en vers tirées de l’Arioste et de Boccace ; en 1665, il en donne une seconde série. En 1668, paraissent les six premiers livres des Fables, dédiés à Monseigneur le Dauphin. La Fontaine espérait, par cette dédicace, se concilier la faveur de Louis XIV, qui ne l’aimait point, et ne l’aima jamais. En 1669, c’est Psyché, roman mêlé de vers. En 1671, un troisième recueil de Contes.
 
L’année 1672 marque une date importante dans la vie de La Fontaine : Mme de la Sablière, femme d’un riche financier, lui offre l’hospitalité. La Fontaine devait rester vingt ans chez elle. Lorsque Mme de la Sablière se retira aux Incurables (1683), elle laissa au fabuliste un appartement dans son hôtel de la rue Saint-Honoré, d’où La Fontaine ne sortit qu’en 1693, à la mort de sa bienfaitrice, pour aller habiter chez Mme d’Hervart. C’est chez Mme de la Sablière qu’il composa et publia, en 1679, son deuxième recueil de
Fables (livres VII à XI), dédié à Mme de Montespan, dont il connaissait déjà la sœur aînée. Mme de Thianges. Mais la publication de nouveaux Contes, en 1675, l’avait encore compromis dans l’esprit de Louis XIV. Et lorsqu’il fut élu, en 1683, à l’Académie française, le roi refusa de ratifier son élection, jusqu’à ce que celle de Boileau, l’année suivante, lui ait paru une compensation suffisante.
 
Il avait promis « d’être sage ». Mais il publia encore plusieurs
Contes en 1685, et il était entré en relations avec les Vendôme, neveux de la duchesse de Bouillon, qui tenaient au Temple, et dans leur château d’Anet, une cour libertine : et avec les Conti, neveux du Grand Condé, dont la réputation n’était pas meilleure. C’est l’époque où il écrit quelques médiocres pièces de théâtre, en collaboration avec Champmeslé, mari de la célèbre actrice qui créa plusieurs rôles des tragédies de Racine. Ce sont Ragotin (1684), le Florentin (1685), qu’il ne faut pas confondre avec une satire contre Lulli, publiée sous ce titre en 1686, et la Coupe enchantée (1688). Enfin, en 1694, La Fontaine dédie au jeune duc de Bourgogne, l’élève de Fenelon, son douzième livre de Fables. Une grave maladie, en 1692, l’avait déjà ramené à des sentiments de piété sincère : il avait désavoué ses Contes. Le 13 avril 1695, il mourut très chrétiennement, chez M. d’Hervart, rue Plâtrière (actuelle rue Jean-Jacques Rousseau).
Deux mois avant sa mort, il avait adressé cette lettre à son ami le chanoine Maucroix :
« 
Tu te trompes assurément, mon cher ami, s’il est bien vrai, comme M. de Soissons me l’a dit, que tu me croies plus malade d’esprit que de corps. Il me l’a dit pour tâcher de m’inspirer du courage ; mais ce n’est pas de quoi je manque. Je t’assure que le meilleur de tes amis n’a plus à compter sur quinze jours de vie. Voilà deux mois que je ne sors point, si ce n’est pour aller un peu à l’Académie, afin que cela m’amuse. Hier, comme j’en revenais, il me prit, au milieu de la rue du Chantre, une si grande faiblesse que je crus véritablement mourir. Ô mon cher, mourir n’est rien ; mais songes-tu que je vais comparaître devant Dieu ? Tu sais comment j’ai vécu. Avant que tu reçoives ce billet, les portes de l’éternité seront peut-être ouvertes pour moi. »
 
Originalité de la Fontaine
 
L’auteur des
Fables est un des écrivains les plus originaux du XVIIe siècle. Sans doute, il a emprunté ses sujets à l’Antiquité et au Moyen-Âge ; mais il les transforme et se les approprie à ce point que personne n’a pu l’imiter à son tour. Il a su donner à chacune de ses fables un tour dramatique, et faire de l’ensemble « une ample comédie à cent actes divers » : représenter les animaux sinon avec l’exactitude scientifique d’un naturaliste, du moins conformément à la tradition populaire ; peindre tous les sentiments et toutes les passions de l’humanité, toutes les conditions sociales et tous les métiers ; enfin, il a le sentiment de la nature, et il a peint sobrement mais poétiquement les paysages de France qui servent de cadre à ses animaux. Sa morale est celle de l’expérience, un peu sceptique et utilitaire, mais fondée sur le sens ; on n’apprend pas dans les Fables la charité, mais on y comprend mieux la solidarité. Son style est aussi varié que ses sujets : La Fontaine sait être tour à tour conteur, poète épique, poète lyrique, poète satirique. Son vocabulaire est aussi riche que celui de Molière ; sa versification souple et ferme suit tous les mouvements de sa pensée.
 

d’après Charles-Marc Des Granges, Les Grands écrivains français des origines à nos jours, Librairie Hatier, 1900.