Jacques-Bénigne Bossuet (1627-1704) : biographie et œuvres 

Bossuet
Jacques-Bénigne Bossuet est né à Dijon, le 27 septembre 1627, d’une famille « parlementaire ». Il fit ses études d’abord chez les Jésuites de sa ville natale, puis à Paris au collège de Navarre, et il se distingua de bonne heure à la fois par son intelligence et par sa puissance de travail.
Ordonné prêtre en 1630, il alla résider à Metz, avec le titre d’archidiacre de Sarrebourg ; et jusqu’en 1659 il y prononça de nombreux sermons et panégyriques. Là aussi il commença à rédiger des ouvrages de controverse, pour ramener à l’Église les nombreux Protestants et Israélites qui habitaient la Lorraine.
En 1659, il vient s’établir à Paris, et jusqu’en 1670, il y prêche des
Avents et des Carêmes.
En 1669, il avait été nommé évêque de Condom (Gers), mais il s’était démis de son évêché pour accepter la place de précepteur du Dauphin, fils de Louis XIV. Absorbé par ce préceptorat, Bossuet ne prêche plus que rarement ; mais il prononce plusieurs oraisons funèbres.
En 1681, il devient évêque de Meaux. Il publie en 1688
l’Histoire des variations des églises protestantes et les Avertissements aux protestants (1689-1691). De 1694 à 1699, son activité est presque entièrement absorbée par l’affaire du quiétisme. Il meurt le 12 avril 1704.


 
Il ne faut pas se représenter un Bossuet violent et hautain. C’était un homme simple, sans aucune vanité littéraire, n’ayant jamais écrit que pour agir, éloquent presque malgré lui, et par cela même le plus grand et le plus varié de nos orateurs.
 
Les Sermons de Bossuet
 
On peut distinguer quatre périodes dans la carrière de Bossuet prédicateur :
 
1. À Metz (1652-1658)
Bossuet dans sa jeunesse exagère parfois soit le raisonnement scolastique, soit la véhémence du style. Ses maîtres sont alors Tertullien et saint Augustin. Mais déjà on peut citer des œuvres remarquables : le sermon sur
La loi de Dieu (1653), le panégyrique de saint Bernard (1655), celui de sainte Thérèse (1657), celui de saint Paul (prononcé à Paris, 1657).
 
2. À Paris (1658-1670)
C’est l’époque des
Carêmes et des Avents. Dans les paroisses et à la Cour (au Louvre, puis à Versailles), un prédicateur était chargé de prêcher une série de sermons pendant l’Avent et pendant le Carême. On disait grand Carême quand il y avait trois sermons par semaine ; et petit Carême quand la prédication n’avait lieu que le dimanche.
En 1660. Carême des Minimes (église située place Royale, aujourd’hui place des Vosges) : on y remarque les sermons sur l’
Honneur du monde et sur la Passion. En 1661, Carême des Carmélites du Faubourg Saint-Jacques (Val-de-Grâce). À signaler les sermons : sur la Parole de Dieu, sur la Haine de la vérité, sur la Passion. En 1662, Carême du Louvre, à la cour : sermons sur l’Impénitence finale, la Providence, l’Ambition, la Mort, les Devoirs des rois. 1665 : Carême à Saint-Thomas du Louvre. 1665 : Avent du Louvre. 1666 Carême de Saint-Germain-en-Laye, à la cour : l’Honneur, la Justice, l’Ambition. 1668 : Avent de Saint-Thomas du Louvre. 1669 : Avent de Saint-Germain-en-Laye, à la cour.
Cette période de douze ans est celle de la pleine maturité de Bossuet.
 
3. Pendant son préceptorat (1670-1680), Bossuet parle très rarement. Il faut, signaler seulement, en 1676, le sermon
pour la profession de Mlle de la Vallière.
 
4. Devenu évêque de Meaux, Bossuet prend parfois la parole dans des occasions solennelles (sermon sur
l’unité de l’Église, à l’ouverture de l’assemblée du clergé, 1681) ; mais il parle surtout familièrement dans sa cathédrale et dans les couvents de son diocèse.
 
L’éloquence de Bossuet dans les Sermons
 
Bossuet a exposé lui-même sa théorie de l’éloquence sacrée dans le
Panégyrique de saint Paul et dans le Sermon sur la Parole de Dieu. Il s’élève à la fois contre les prétentions littéraires des orateurs et contre la curiosité des auditeurs. Le sermon prononcé dans une église, et au milieu d’une cérémonie religieuse, doit être simple, sincère, émouvant ; et les auditeurs doivent l’écouter avec respect et surtout avec le désir d’en profiter. Cette théorie tout évangélique semble vouloir bannir l’éloquence. Mais, comme le dit Pascal, « la véritable éloquence se moque de l’éloquence. » Celle de Bossuet, nourrie de la Bible, frappe d’abord par ce ton d’autorité qui est celui des prophètes et des Pères de l’Église. De plus, Bossuet est un moraliste profond et droit ; son expérience de confesseur l’a fait pénétrer dans le cœur humain, et ses sermons peuvent être étudiés comme un tableau saisissant de la société du XVIIe siècle. Mais surtout, Bossuet a une imagination puissante qui, venant s’ajouter à sa foi et à son érudition, fait de lui un véritable poète lyrique.
 
Les oraisons funèbres
 
Le mot
oraison s’employait encore au XVIIe siècle dans le sens de discours ; on disait les oraisons de Cicéron. Il faut donc bien distinguer cette expression, aujourd’hui archaïque, du mot oraison qui signifie prière.
 
Les oraisons funèbres de Bossuet sont : 1656, à Metz, Yolande de Monterhy, abbesse de Sainte-Marie de Metz ; 1658, à Metz, Henry de Gornay ; 1662, à Paris, le P. Bourgoing, supérieur général de l’Oratoire ; 1663, Nicolas Cornet, principal du collège de Navarre ; 1667, Anne d’Autriche (discours perdu) ; 1669, Henriette de France, reine d’Angleterre ; 1670, Henriette d’Angleterre, duchesse d’Orléans ; 1683, Marie-Thérèse, reine de France ; 1683, Anne de Gonzague, princesse palatine ; 1686, Michel Le Tellier, chancelier de France ; 1686, Mme du Blé d’Uxelles, abbesse de Faremoutiers (discours perdu) ; 1687, le Prince de Condé.
Sur ces douze oraisons funèbres, six ont été imprimées du vivant de Bossuet, et par ordre du roi.
 
Bossuet n’aborde pas sans crainte ce genre qu’il jugeait dangereux. Dans l’oraison funèbre du P. Bourgoing, il « plaint les prédicateurs qui font les panégyriques funèbres des princes et des grands du monde… On y marche parmi les écueils… » Aussi, quand il n’a pu éviter d’accepter cette tâche difficile, a-t-il du moins essayé de rendre l’oraison funèbre digne des autels « devant lesquels il ne donne point de fausses louanges ». Il y a introduit deux éléments essentiels : l’
histoire et le sermon.
 
a. L’histoire
Bossué s’est toujours scrupuleusement documenté sur les personnages dont il axait à prononcer l’éloge funèbre : il connut d’ailleurs par lui-même Henriette d’Angleterre, Marie-Thérèse, Le Tellier, Condé ; sur les autres, il se fait donner des mémoires et des lettres. Bossuet profite du rôle joué par ces princes, princesses, hommes d’État, etc., pour tracer un large et magistral tableau des événements au milieu desquels ils ont joué leur rôle : révolution d’Angleterre, Fronde, guerre de Pologne, guerres de Louis XIV, révocation de l’édit de Nantes, etc. Il trace des portraits : Cromwell, Mazarin, Turenne, etc. Mais il subordonne toute l’histoire à l’action de la Providence : et il ne s’interdit pas de faire des allusions, très vivement senties par les contemporains, à des fautes (Condé) ou à des faiblesses (Charles Ier).
 
b. Le sermon
Chaque oraison funèbre peut être considérée comme un sermon, où le défunt sert d’exemple illustre. Aussi Bossuet a-t-il pu souvent insérer dans ses oraisons funèbres d’importants passages de ses sermons ; et surtout chacun de ses discours peut être considéré comme un sermon : ainsi l’éloge d’Henriette de France est un sermon sur
la Providence et sur les devoirs des rois ; celui d’Henriette d’Angleterre, un sermon sur la Mort (la division correspond exactement au célèbre sermon de 1662) ; celui d’Anne de Gonzague, un sermon sur l’Impénitence finale, sur l’Endurcissement, sur la Providence, etc. ; celui de Marie-Thérèse, un sermon sur la Pureté ; celui de Condé, un sermon sur l’Ambition, sur l’Honneur du monde, etc. Bref, on ne perd jamais de vue, au milieu de la biographie et de l’histoire, le but principal de l’orateur qui veut et doit rester un prédicateur.
Le style des
Oraisons funèbres est plus travaillé, plus achevé que celui des Sermons. Il est, en général, d’une gravité et d’une noblesse soutenues. Mais on aurait tort d’en oublier les pages simples et familières : ainsi, la deuxième partie de l’oraison d’Henriette de France, un grand nombre de passages de celle d’Anne de Gonzague, la troisième partie de celle de Condé.
Quelques-unes, comme celle de Marie-Thérèse, sont d’un ton qui rappelle les
Méditations sur l’Évangile. Ainsi, dans ces œuvres d’apparat, et où Bossuet se sentait obligé à une certaine égalité de style, on trouve encore une étonnante variété.
 
Bossuet précepteur du Dauphin et historien
 
Si l’on veut savoir comment Bossuet a compris son rôle et ses devoirs de précepteur, il faut lire la lettre latine qu’il adressait, le 8 mars 1679, au pape Innocent XI. Le programme comprenait : l’étude de la religion par la lecture commentée de l’Écriture sainte et l’histoire de l’Église ; celle du latin : grammaire, exercices, lectures d’auteurs, entre autres Virgile, Térence, César, Cicéron (remarquons ici que Bossuet ne lui fait pas lire les auteurs latins par parcelles, mais en entier, de suite) ; la géographie, où il l’ait une grande place à l’étude des mœurs ; l’histoire, et surtout celle de la France. Bossuet préparait lui-même chaque leçon d’histoire et l’exposait au Dauphin. Ajoutez à ces matières la philosophie, le droit romain, l’histoire naturelle, la physique et les mathématiques. Pour remplir ce vaste programme, Bossuet n’était pas seul. M. de Montausier, gouverneur du Dauphin, lui avait adjoint des collaborateurs : Huet et Fleury, pour les lettres et l’histoire, et Blondel pour les sciences. Mais, sauf pour les sciences (encore Bossuet étudia-t-il l’anatomie), Bossuet lisait tout par lui-même, se remit à l’étude de la grammaire et des auteurs, rédigea des cours d’histoire qui témoignent pour le temps d’une sérieuse connaissance des sources, et se trouva en mesure, cette éducation finie, de publier le
Discours sur l’Histoire universelle (1681). La Politique tirée de l’Écriture sainte, le Traité de la connaissance de Dieu et de soi-même qu’il avait également écrits pour le Dauphin, parurent après sa mort, eu 1709 et 1726. Le résultat de ces efforts fut, on le sait, presque négatif. Le Dauphin avait l’esprit lourd et apathique, et semble avoir peu profité des leçons d’un tel précepteur.
 
Le
Discours sur l’histoire universelle (1681) n’est qu’une partie du vaste cours d’histoire écrit par Bossuet pour le Dauphin : la suite, annoncée dans la lettre à Innocent XI, et qui devait aller de Charlemagne au XVIIe siècle, n’a pas été rédigée : nous n’en possédons que des notes. Ce Discours latin: discursus, exposé méthodique et suivi, sans aucun sens oratoire, embrasse les temps qui se sont écoulés, depuis la Création jusqu’à Charlemagne. Une première partie, intitulée les Époques et divisée en douze chapitres, est un résumé chronologique et synchronique des principaux événements ; dans une deuxième, intitulée la Suite de la religion, Bossuet expose comment, depuis Moïse, la religion chrétienne est préparée, et comment tout, dans l’ancienne loi comme dans la nouvelle, aboutit par une suite ininterrompue au triomphe de l’Église ; dans la troisième partie, les Empires, Bossuet étudie l’action de la Providence sur les grands empire de l’antiquité, et comment, absorbés l’un par l’autre, ces empires forment sous le joug des Romains, l’unité nécessaire à la diffusion de l’Évangile. Bossuet Historien reste toujours, ne l’oublions pas, théologien et éducateur : il le proclame lui-même au début et à la fin de son Discours. Mais cette réserve faite, on ne peut nier la solidité de sa documentation, la puissance et la largeur de ses vues, la sûreté avec laquelle il a analysé la Bible, et caractérisé le peuple romain. Nous ne concevons plus l’histoire traitée de la sorte ; mais nous devons rendre hommage à la loyauté et à la profondeur de Bossuet, qui, philosophe de l’histoire, doit être regardé, malgré la différence des moyens et du but, comme le véritable précurseur de Montesquieu.
 
Autres ouvrages de Bossuet
 
Parmi les œuvres de controverse, il faut signaler un des chefs-d’œuvre de Bossuet : l’
Histoire des variations des églises protestantes (1688). Cet ouvrage, documenté avec autant d’érudition que de conscience, avait pour but de ramener à l’Église catholique les différentes sectes protestantes, en leur prouvant que l’Église seule avait conservé son unité et la véritable tradition. On peut y remarquer les portraits de Luther, de Zwingle, de Mélanchton, d’Henri VIII, de Calvin. Dans la même catégorie on peut ranger les Maximes et réflexions sur la comédie (1694), véhémente condamnation, au nom de la morale chrétienne, des œuvres de théâtre.
 
Bossuet nous a laissé encore les
Méditations sur l’Évangile et les Élévations sur les mystères, ouvrages écrits pour les religieuses de la Visitation de Meaux, et qui ne furent publiés que plus de vingt ans après sa mort. Enfin, il reste de lui une vaste correspondance des plus précieuses pour la connaissance de l’homme et du directeur de conscience.
 
Style de Bossuet
 
Bossuet devait l’énergie et la force de son style à la pratique quotidienne de l’Écriture sainte et des Pères. Mais combien d’autres, à la même époque, ont fait les mêmes lectures, se sont nourris de la même moelle, et ne donnent, en aucune façon, l’impression du style de Bossuet. Toutes les définitions sont donc presque superflues : elles confondent Bossuet avec ses contemporains, loin de le distinguer. Ce que l’on peut dire de moins vague, quand on cherche à caractériser ce style, c’est qu’il satisfait pleinement ce besoin de propriété qui est notre première exigence, et qu’il est toujours, par conséquent, aussi naturel que varié ; c’est encore qu’il est à la fois, dans le sens le plus profond du mot, celui d’un orateur et d’un poète. Son vocabulaire est des plus riches ; sa syntaxe suit le mouvement de la pensée ; ses figures n’ont jamais l’air d’être plaquées ou ajoutées, mais sortent du fond même de son sujet. À Bossuet, enfin, plus qu’à personne, s’applique la définition du style donnée par Buffon : « Bien penser, bien sentir, et bien rendre. »
 
de Charles-Marc Des Granges,
Les Grands écrivains français des origines à nos jours, Librairie Hatier, 1900